Histoires de rue… Ou comment la rue Beautreillis faillit disparaître.

Le boulevard Henri IV et sa trajectoire ont été pensés par le baron Haussmann comme le prolongement sur la rive droite du boulevard Saint-Germain. Le pont Sully, lancé entre les deux rives, devait joindre les deux axes à travers l’extrémité orientale de l’Île Saint-Louis.

Le prix à payer pour le quartier de l’Arsenal sera la destruction de l’ancien couvent des Célestins, d’une partie des rues de La Cerisaie, Castex, de Lesdiguières et Jacques Cœur et de nombre d’hôtels anciens et de maisons.

Ce projet, comme d’autres parmi les nouvelles percées et les destructions menées par Haussmann dans sa transformation de Paris, suscita débats et oppositions. Certains proposèrent des alternatives qui, si elles procédaient du même esprit visant à créer de grandes avenues au travers du bâti ancien et confiné, auraient pu offrir une autre physionomie de la ville actuelle si elles avaient été mises en œuvre.

C’est ainsi qu’un nommé Denis de Hansy soutient en 1861 une proposition de tracé différent de celui projeté pour le futur boulevard Henri IV qui, si elle avait été retenue, aurait littéralement éventré la rue Beautreillis.

François-Michel Denis de Hansy était conseiller référendaire à la Cour des comptes [1]. Auteur de brochures sur la paroisse et l’église Saint-Paul-Saint-Louis [2] et futur membre de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Île-de-France [3], il vécut au 6 rue Beautreillis de 1857 à 1902 [4] et sa demeure aurait sans aucun doute été proprement rasée si le tracé du boulevard qu’il préconisait avait finalement été préféré à l’actuel boulevard Henri IV.

Le projet qu’il défend n’est pourtant pas de lui. Dans une lettre publiée dans le numéro du 20 juin 1861 de La Revue municipale et Gazette réunies [5], il reprend et soutient avec ses propres arguments une proposition, énoncée précédemment, pour modifier le tracé prévu pour le futur boulevard Henri IV, pour lors dénommé boulevard de l’Île Louviers.

Destruction image 1

Pour mieux visualiser ce qu’aurait représenté un boulevard tracé depuis le bas de la rue Saint-Paul jusqu’à la place de la Bastille, nous avons utilisé un extrait d’un plan établi en 1868 montrant à la fois les nouvelles voies percées dans Paris et celles encore à l’état de projet [6].

Le boulevard Henri IV qui sera percé et le pont Sully construit quelques années plus tard y apparaissent sous forme de traits rouges. Nous avons ajouté, en bleu, ce qu’aurait pu être ce contre-projet de « voie diagonale » que Denis de Hansy appelait de ses vœux.

Destruction image 2

Outre la maison où vivait notre conseiller à la Cour des comptes, l’ancien hôtel Raoul au n° 6, auraient disparu tout le carrefour Beautreillis-Charles V et ses maisons et hôtels peut-être les plus emblématiques de la rue. L’hôtel de La Fieuville, entre rue Saint-Paul et rue des Lions, aurait été détruit plus tôt qu’il ne l’a finalement été, et le Temple Sainte-Marie n’aurait été épargné que de justesse.

Le tracé défendu par Denis de Hansy n’a pas été retenu, et c’est bien la caserne des Célestins et d’autres secteurs du quartier de l’Arsenal que le boulevard Henri IV a fini par éventrer entre 1876 et 1879. On peut s’étonner que cet historien de Paris n’ait pas eu plus de sensibilité pour les vieilles pierres dans lesquelles il vivait. Mais ses velléités d’urbaniste et ses fonctions administratives sensibles aux questions économiques devaient être les plus prégnantes.

Ainsi, dans ce même courrier ajoute-il une proposition qui lui est sienne : le prolongement de la rue Beautreillis jusqu’au quai des Célestins :

Destruction image 3

La maison qui serait sacrifiée n’est autre que l’hôtel de Fieubet (actuellement l’Ecole Massillon), acquis par le comte de Lavalette en 1857 et que celui-ci a commencé à transformer dans le style si particulier qu’on lui connait aujourd’hui. Denis de Hansy observe peut-être, avec justesse, que la rue Beautreillis semble finir rue des Lions comme une impasse, obligeant à aller chercher à gauche ou à droite la voie pour arriver sur le bord de Seine. L’idée de construction de ce trait d’union entre les quais et la place des Vosges (place Royale jusqu’à 1870) par la rue de Birague (rue Royale Saint-Antoine jusqu’à 1864) et la rue Beautreillis pourrait s’apparenter à la recherche d’une perspective. Mais l’axe de la rue Beautreillis n’étant pas exactement celui de la rue de Birague, celle-ci aurait été très imparfaite, sauf à procéder à des alignements radicaux, voire une reconstruction complète de la rue. Et nous avons vu avec la voie Diagonale que Denis de Hansy peut être homme à tailler brutalement dans le bâti. L’hôtel de Fieubet n’aurait finalement pas été la seule demeure sacrifiée.

Sa proposition a aussi des visées économiques. L’ouverture de la rue Beautreillis sur la Seine est une bonne façon de la désenclaver, ainsi que les rues voisines. La passerelle détruite en 1848, qui aurait pu être le prolongement d’une rue Beautreillis débouchant quai des Célestins, était la passerelle Damiette, pont suspendu pour piétons qui reliait ce quai à l’île Saint-Louis, et constituait une ouverture, même imparfaite, vers la rive gauche.

Destruction image 4

L’allusion au « préjudice si fâcheux » causé par l’ «abandon des terrains de l’île Louviers » doit être comprise comme la perte d’une zone d’activités économiques importante pour des habitants et des entrepreneurs de la rue Beautreillis et du quartier de l’Arsenal. C’est en effet sur cette île qu’arrivait, se stockait et d’où était distribué une bonne partie du bois consommé à Paris, et l’économie du quartier reposait pour une part sur cette activité, même si cela était moins vrai en 1860 qu’au début du XIXe siècle. Le comblement du bras de la Seine, dit de Grammont, en 1847 et la réunion de l’île Louviers à la rive droite ayant ouvert ses terrains à l’urbanisation, le commerce du bois dût quitter un lieu où il était implanté depuis plusieurs siècles.

Denis de Hanzy ne vit donc se réaliser aucun des deux projets d’urbanisme qu’il soutenait dans cette lettre, et la rue Beautreillis est, à quelques écornures près, toujours là et entière.

____________________________________________________

[1] Né à Paris le 25 août 1811, il y est entré comme aspirant en 1836 avant de devenir conseiller référendaire de 2ème classe en 1852 et de 1ère classe en 1865 jusqu’à sa retraite en 1881. Chevalier de la Légion d’honneur en 1864 (Journal officiel de la République française, 2 sept. 1881). Mort le 12 décembre 1902 (La Croix, 13 déc. 1902). Il avait obtenu d’ajouter de Hansy à son patronyme Denis par décret impérial du 11 juillet 1860 (Bulletin des lois de l’Empire français, T. 16, 1861, p. 275)

[2] Notamment une Notice historique sur la paroisse Saint-Paul-Saint-Louis, Paris, Impr. de Vve Dondey-Dupré, VII-75 p., 1842

[3] Il y est admis en 1878 (Bulletin de la Société de l’Histoire de paris et de l’Île-de-France, année 1878, p.79)

[4] Annuaire-Almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature… Didot-Bottin, années 1857 à 1902.

[5] La Revue municipale et Gazette réunies, n° 377, 20 juin 1861, p. 180-181.

[6] Plan d’ensemble des travaux de Paris à l’échelle de 0,001 pour 10 mètre (1/10 000) indiquant les voies exécutées et projetées de 1851 à 1868 – BnF Gallica ark:/12148/btv1b530068310

 

2 réflexions sur « Histoires de rue… Ou comment la rue Beautreillis faillit disparaître. »

  1. Bonjour
    Très intéressé par votre article
    et les précisions biographiques
    sur Denis de Hansy.
    Il était également marguillier à
    la fabrique de la paroisse saint
    Paul.
    Il lui a entre autre offert le grand candélabre
    qui porte le cierge pascal. ..
    Je recherche sa notice sur la paroisse
    saint Paul (consultée à la BHVP et
    sur Gallica)

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    1. Bonjour.
      Denis de Hansy fait effectivement partie, avec Coffinhal Dunoyer, Ménorval, Siméon Chaumier, des entrepreneurs comme Raoul, Frémy et d’autres des notables bien oubliés de la rue Beautreillis. Denis de Hansy a tout de même vécu plus d’un demi-siècle au 4 (devenu 6) rue Beautreillis de 1854 à 1902 si l’on se réfère aux éditions de l’Almanach-Annuaire de Didot-Bottin. D’après cette même source vivait à cette même adresse, de 1848 à 1854, un Archange Denis, avocat à la cour d’appel, qui se faisait également nommer Denis de Hansy, d’après les mentions faites de son épouse, Mme Archange-Denis de Hansy, à l’occasion de l’organisation d’une quête, dans le Journal des Débats et Le Constitutionnel du 13 janvier 1849. Cet Archange était-il le père de François-Michel ? Merci.

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