Histoires de quartier… Bavure policière sur l’île Louviers.

Louvier 1 - image 1 Le 24 juin 1826, un grave incident met aux prises sur l’île Louviers un habitant de la rue Beautreillis, M. Hiolle, et un factionnaire de garde qui fait feu sur lui et son fils, les blessant tous les deux. Les journaux rendent compte de l’affaire selon leur sensibilité et leur orientation, lui conférant une certaine dimension politique, et cela malgré une liberté de la presse sous contrôle. A travers le récit de ce fait divers particulier, c’est aussi, en suivant des fils tenus, tenter de reconstituer une vie anonyme brièvement éclairée, celle de M. Hiolle, dans l’environnement économique et social du quartier tel qu’il était au début du XIXe siècle.

L’île interdite.

Lieu de l’incident, l’île Louviers est une île disparue de Paris qui occupait l’espace actuel compris entre le boulevard Morland et le quai Henri IV.

Le bras de la Seine la séparant de la rive droite fut comblé en 1843. Jusqu’à cette époque, aucune habitation n’y avait jamais été bâtie. Par endroit marécageuse et non bordée de quais, parfois soumise aux crues du fleuve, l’île était vouée au stockage et au commerce du bois à brûler qui remontait la Seine depuis les forêts du Morvan et de l’est de la France pour alimenter les cheminées et les fourneaux parisiens.

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L’île Louviers en 1830 [1]

 

Cette utilisation de l’île remontait à la fin du XVIIe siècle, et plusieurs édits, lois et décrets en avaient régi l’organisation depuis cette époque. Des marchands occupaient contre redevance à la ville de Paris les terrains de l’île pour y stocker leur bois. Parmi eux, au début du XIXe siècle, plusieurs habitent rue Beautreillis, et particulièrement la partie la plus près du fleuve, encore dénommée rue Gérard Beauquet. Dans L’Almanach du commerce de Paris, on recense la « maison de bois à brûler à l’île Louviers » Baschet-Fildier, sise rue Gérard Beauquet, n° 2, et Franquet et Saffroy, « marchands de bois à l’île Louviers », au n° 4, ou encore la maison Chest, également installée au n° 2, et au n° 1 la maison Roussy [2]. Autour d’eux bien sûr, une masse de manœuvres vivant dans le quartier travaille à charrier d’immenses quantités de bois.

A la différence du bois flotté, « dont les classes pauvres font une énorme consommation » et qui « donne infiniment moins de chaleur »[3], le bois conservé sur l’île Louviers est un bois neuf et plus cher pouvant susciter des convoitises et nécessitant une surveillance constante. Vigilance contre le feu également puisque personne ne peut y pénétrer « soit avec des pipes ou des cigares allumés, soit avec tout autre objet inflammable ». Le rôle du factionnaire est donc de veiller à la sûreté des lieux et du bois, et pour s’en assurer, une partie de l’île, la principale, est consignée et interdite d’accès et de passage de quatre heures du soir jusqu’à six ou sept heures du matin [4].

Pour accéder à l’île, le point de passage principal depuis le quai des Célestins est le pont de Grammont, construit en 1671. En plus de celui-ci, deux estacades, sortes de passerelles en bois montées sur pilotis, joignent pour la première l’extrémité sud de l’île Louviers avec la pointe de l’île Saint-Louis, et pour la seconde, plus courte, l’extrémité orientale avec le quai Morland et le bassin de l’Arsenal. Par ailleurs, à la belle saison, et nous sommes au mois de juin, la Seine, dont le débit n’est pas encore régulé, est parfois si basse que le bras de Grammont qui sépare l’île Louviers de la rive droite, envahi de débris et alors presque asséché, devient facilement franchissable.

Et en ce début d’été 1826, c’est bien ce qui va poser problème au factionnaire Poulmaire[5].

 

Louvier 1 - image 3Le 26 juin 1826, Le Moniteur, organe officiel du gouvernement, publie la lettre suivante, envoyée par le maréchal-de-camp commandant la place de Paris, le comte de Wall[6] . Elle relate un incident intervenu le 24 sur l’île Louviers, et son auteur inscrit l’évènement dans un contexte plus large de provocations à l’encontre des représentants de la force publique :

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Cette lettre est également adressée aux journaux[7] les plus lus et plus influents, et à quelques mots près, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, Le Courrier français et Le Journal des débats politiques et littéraires la publient le même jour ou le lendemain[8], sans commentaires, voire pour certains sans même en citer l’origine et l’auteur. Seul Le Journal des débats précise que la lettre du comte de Wall les « dispense de publier celles qui [leur] avaient été adressées à ce sujet ». Comme si la parole émanant de la plus haute autorité militaire de la garnison de Paris s’imposait à toute autre sans contestation possible. Et surtout quand le pouvoir use fréquemment des tribunaux pour tenter de museler une presse dont la liberté, pourtant garantie par la Charte, est à cette époque de la Restauration continuellement menacée et remise en cause.

Il faut dire que les faits énoncés sont graves : insultes, menaces et coups portés contre un militaire chargé de garder un passage, vol d’arme, récidive entraînant de la part du soldat un acte de légitime défense, émeute, rétablissement de l’ordre heureusement sans heurts grâce au professionnalisme de la troupe et de son chef. Pourtant, aucun de ces journaux ne reviendra sur l’affaire les jours suivants. La lettre du comte de Wall était là à la fois pour informer de l’affaire, et la clore : « Le calme a été rétabli », conclut-il.

Un journal pourtant va subtilement remettre en cause la parole officielle. Le Constitutionnel, quotidien libéral souvent en butte aux tracasseries des autorités, attend le 3 juillet pour publier la lettre du comte de Wall, et sans même le nommer puisque c’est la version non signée et d’aspect rédactionnel publiée par Le Moniteur, qualifié de « journal officiel », qui est reprise. Car Le Constitutionnel entend confronter la version officielle avec un nouvel élément contradictoire essentiel.

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Notons les précautions du journal : ce qui va suivre est une lettre reçue par le journal, et non l’article d’un de ses rédacteurs. Et l’ «autorité supérieure » n’est pas à l’origine de mensonges, mais on lui aurait caché la vérité des faits pour empêcher la justice, dont elle est garante, de s’exercer à bon droit.

Le Constitutionnel annonce que nous ne sommes pas face à une simple affaire de maintien de l’ordre, mais dans ce qui pourrait être un abus de pouvoir. Ce qu’aujourd’hui on nommerait une bavure.

 

(à suivre)

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[1] Plan de la ville de Paris, divisé en 12 arrondissements et 48 quartiers…, dressé par X. Girard, publié en 1820, revu et considérablement augmenté en 1830

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53025224x/f1.item.r=.langEN

[2] Almanach du commerce de Paris, années 1827, 1833.

[3] Le Magasin pittoresque, année 1837, p. 248.

[4] Le Constitutionnel, 30 novembre 1826

[5] On trouve son nom écrit de toutes les façons selon les articles et les journaux : Poulmaire, Poulmère ou Poulmer.

[6] Le comte de Wall (1868-1838), ancien émigré, aide-de-camp du roi, a été nommé à ce poste le 30 décembre 1822 (Journal des débats politiques et littéraires, 4 janvier 1823). Son père commanda un temps l’armée de Condé en 1793 et deux de ses fils sont pages du roi Charles X (J. de La Faye, La princesse Charlotte de Rohan et le duc d’Enghien : un roman d’exil, Paris, Emile-Paul frère, 1929, p. 396)

[7] Sur les journaux et la presse quotidienne sous la Restauration, on peut citer l’ouvrage collectif dirigé par D. Kalifa, P. Régnier, M.-E. Thérenty et A. Vaillant, La civilisation du journal, Nouveau Monde éditions, 2011, et en particulier les p. 214-219.

[8] Le Moniteur, Le Drapeau blanc, proche du pouvoir, voire plus royaliste que le roi pour le second le 26, Le Courrier français et Le Journal des débats politiques et littéraires, plus libéraux, le 27 juin.

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