Histoires de quartier… La rue Neuve Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 10 – L’ouverture sur la rue Saint-Paul (2e partie)

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Porche d’entrée vers le passage Saint-Pierre, 34 rue Saint-Paul, avec à droite l’entrée de l’escalier de l’immeuble (BHVP,  source)

Il y a un peu plus de cent ans, le débouché actuel de la rue Neuve-Saint-Pierre sur la rue Saint-Paul était occupé par deux maisons dont on a commencé précédemment à raconter l’histoire. Au travers de celle qui portait le numéro 34 rue Saint-Paul[1] était percé le passage qui donnait accès à l’un des deux segments de voie en équerre formant le passage Saint-Pierre.

Condamné à tomber pour permettre l’ouverture de la future rue Neuve-Saint-Pierre, l’immeuble est représenté ici, sur ce cliché de presse daté de 1911, deux ou trois ans avant l’arrivée des démolisseurs. A droite de la pharmacie, dont on aperçoit une partie de la devanture, l’ouverture voûtée en plein cintre du passage voisinait avec l’entrée de l’escalier qui desservait les étages de la maison. Au pied de la vieille façade couverte d’affiches et de réclames, assise sur un pliant en toile, une marchande des quatre saisons a déposé ses paniers à même le trottoir, faute de disposer d’une carriole ou de tréteaux. Cette femme âgée est-elle la même que celle qui, en 1873, faisait l’objet de la plainte de « plusieurs propriétaires riverains » du passage qui demandaient la « suppression d’un établissement de marchande de légumes installée à l’entrée dudit passage, du côté de la rue Saint-Paul »[2] ?

On passait sous le porche forcément à pied puisqu’au grand dam des propriétaires des maisons situées dans le passage Saint-Pierre, un poteau planté en son milieu interdisait l’accès aux véhicules à roues, et c’était aussi le cas à l’autre point d’entrée du passage, 164 rue Saint-Antoine. En 1873, ils avaient bien pétitionné auprès de l’administration contre le propriétaire de l’immeuble de la rue Saint-Paul qui s’accrochait à cette barrière. En interdisant tout trafic, elle garantissait sans doute sa tranquillité et celle des habitants de la maison. Leurs voisins du passage ne proposaient pourtant que de permettre la circulation des « voitures à bras », la largeur de passage pouvant être limitée par la pose, à leur frais, de deux poteaux latéraux à la place du poteau central [3]. Mais l’administration municipale restait sourde à leur revendication. Elle tergiversait depuis le début du XIXe siècle sur le caractère privé ou public du passage Saint-Pierre et devait finalement trouver commode ces poteaux qui, rue Saint-Paul et rue Saint-Antoine, marquaient les limites où s’exerçait ses responsabilités, et surtout apportaient une justification à son inaction face aux problèmes d’insalubrité que subissaient les habitants du passage.

 

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La devanture de la pharmacie, peu avant la démolition de l’immeuble. L’officine a été transférée 23 rue des Ecouffes (BHVP, source , détail)

Le porche et l’entrée de l’escalier couvraient la moitié des 11 mètres de la façade sur rue de la maison, qui était construite « en pierre, moellons et pans de bois »[4]. Le rez-de-chaussée ne comportait qu’une boutique occupée depuis 1805 par la pharmacie[5]. A partir des vues photographiques, des plans parcellaires[6] et des descriptions précises des lieux relevées par les agents de l’administration fiscale dans la seconde moitié du XIXe siècle[7], il nous est permis de passer les portes de l’officine et de tenter, en confrontant les sources, de restituer son agencement intérieur et celui des lieux où vivaient le pharmacien et sa famille.

On sait à quoi ressemblait la décoration intérieure de l’officine, lambrissée de boiseries du XVIIIe siècle sur les rayonnages desquelles devaient s’aligner bocaux et pots en faïence.

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Restitution du rez-de-chaussée de la pharmacie.

Au fond de la pièce, une porte ouvrait sur un couloir et un escalier. Par le couloir, on accédait à la salle à manger du pharmacien et de sa famille, la pièce disposant d’un ouverture sur une courette fermée. Au bout du couloir, qui s’élargissait, se situait le laboratoire où le praticien élaborait et fabriquait, comme tout bon pharmacien de ce siècle, ses propres potions et médicaments. Il les vendait sur place et auprès de confrères qui en assuraient la distribution, à Paris, voire en province et à l’étranger pour les produits les plus renommés. Dans ce laboratoire, dont les ouvertures protégées par des grilles donnaient sur le passage, le pharmacien Lebas préparait une pommade ophtalmique et surtout un célèbre onguent vétérinaire destiné aux chevaux qui continua à être produit et vendu par ses successeurs, et qui fut prescrit et utilisé jusqu’au XXe siècle. Eugène Brunet, dernier pharmacien du lieu avant sa démolition, distillait de son côté un tonique reconstituant, le Vin de Brunet. Complétant les locaux professionnels, au-dessus du laboratoire se trouvait un cabinet desservi par une échelle de meunier.

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Extrait de Catalogue officiel de l’Exposition nationale et coloniale de Rouen, 1896, Rouen-Paris, impr. Lemercier, 1896, p. 168 

Pour son logement et celui de sa famille, le pharmacien de la rue Saint-Paul disposait de tout le 1er étage auquel il accédait par un escalier particulier. Côté rue, au-dessus de la pharmacie, une grande pièce avec cheminée éclairée par deux fenêtres se prolongeait d’un cabinet. A côté, situé au-dessus du porche, un deuxième pièce avec feu ouvrait elle aussi sa croisée sur la rue. A droite de l’escalier, on trouvait un autre cabinet, éclairé en deuxième jour, et une pièce avec cheminée ainsi que la cuisine, toutes deux ouvertes sur la courette.

Toujours au rez-de-chaussée de la maison, dans l’intérieur du passage, un premier atelier fut occupé dans les années 1860 par une « marchande de saisons » nommée Ménager, qualifiée d’ « indigente », puis des années 1870 jusqu’à la disparition de la maison, par une famille de souffleurs de verres, les Mignaton[8]. La veuve Mignaton, puis son fils et sa famille vivaient-ils dans cette pièce avec soupente, sans cheminée et mal éclairée ? Était-ce ce « logement dans un tel état, [qui aurait dû] nécessairement appeler l’attention de la Commission des logements insalubres », comme le dénonçait le conseiller municipal Ménorval en 1882 en parlant de la maison du 34 rue Saint-Paul[9], ou était-ce le local où les souffleurs de verres exerçaient leur artisanat ? Le petit Georges Mignaton put bénéficier en tout cas de l’œuvre de Pupilles de La Presse créée par Léon Bailby, alors directeur du quotidien ; de 1904 à 1906, le fils du souffleur de verres fit partie de la soixantaine de garçons de Paris qui, grâce aux souscriptions récoltées par le journal, partaient chaque année pour un séjour de quinze jour à la campagne, après avoir été pourvus « d’un chapeau, d’un costume et d’une paire de chaussettes »[10].

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Le passage vers la rue Saint-Paul. A gauche, dans le passage, l’atelier des Mignaton, souffleurs de verres, et plus près, celui des étameurs (BHVP, source ).

A la suite du logement ou de l’atelier des Mignaton, dans le prolongement du passage, un autre local sans cheminée et surmonté d’un étage accessible par une échelle de meunier intérieure fut, des années 1860 à la fin du XIXe siècle, le lieu de vie et de travail d’étameurs travaillant à façon : Bigot, Guilloit, Calando, Ralman se succédèrent dans l’atelier avant de laisser la place, en 1895, à leurs voisins Mignaton.

En plus de la boutique, de l’appartement occupé par le pharmacien et des deux ateliers dans le passage, la vieille maison, qui était bâtie sur caves, comptait 14 logements, tous de petite taille et composés d’une seule pièce avec cheminée, agrandie pour quelques-uns d’une entrée, d’un cabinet ou d’une cuisine.

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L’arrière du 34 rue Saint-Paul vu depuis le passage Saint-Pierre. Phot. Atget (INHA, source).

 

L’escalier qui donnait accès aux étages de la maison, directement ouvert sur la rue Saint-Paul, était éclairé à chaque niveau par une fenêtre donnant sur la rue Saint-Paul et par une baie percée dans l’avancée que faisait le mur pignon sur la rue. Au premier, un logement composé d’une entrée et d’une pièce orientée côté passage fut loué à partir des années 1870 par les pharmaciens de l’immeuble, en plus de leur appartement. Quatre logements se partageaient le 2e étage. La loge du concierge, composée d’une pièce et d’une cuisine, voisinait avec un logis d’une pièce avec entrée et cabinet en deuxième jour, et les deux étaient orientés côté passage. Côté rue, on trouvait un premier logis d’une pièce divisée en deux éclairée par deux fenêtres, et un second, d’une simple pièce.

Par l’escalier principal, on accédait au 3e et 4e étages, où l’on trouvait deux logis ouverts l’un sur le passage, l’autre sur la rue. Un autre escalier placé côté passage, et partant d’un couloir au 2e niveau, desservait par étage, du 3e au 5e, deux logements, donnant l’un sur rue, l’autre sur le passage.

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Autre vue de l’arrière du 34 rue Saint-Paul, avec le laboratoire de la pharmacie et la « tour » à l’angle biseauté dans laquelle devait se trouver le deuxième escalier desservant depuis le second étage une partie des logements des étages supérieurs.

Entre 1860 et le début du XXe siècle, les locataires du 34 rue Saint-Paul semblent avoir appartenu à des catégories sociales un peu moins populaires que celles rencontrées jusqu’à présent dans les logements des maisons du passage Saint-Pierre. Sans doute lié à cette moindre fragilité économique, on remarque aussi que la durée d’occupation des logements par leurs locataires courent sur des périodes plus longues. On trouvait certes parmi eux des journaliers, comme Brouard, qui louait une des deux pièces placées sous les combles au 5e étage, ou Bours, au 3e étage. Logeaient aussi dans la maison des artisans, comme Boucreux, un emballeur, ou Charpentier, un maçon ; des employés, comme Godin ; des dames et des veuves, comme mesdames Hubert, Maire, Bouillet, Videlaing, Danguy. Une autre particularité de la population de cette maison de la rue Saint-Paul tenait au nombre de gardiens de la paix qui, en cette fin du XIXe siècle, y élurent domicile. Le gardien Thuron logeait au 2e étage dans les années 1860. Le gardien Apprilaz habitait au 3e étage avec sa femme dans les années 1860 et 1870[11], et avait comme voisins ses collègues Gané, Guiffray, ou Droux, qui vécut dans l’immeuble jusqu’au début du XXe siècle.

(A suivre)

_______________________________________________________

[1] Ces deux maisons portèrent dans la première partie du XIXe siècle les numéros 34-36 et 38. La maison portant les numéros 34-36, qui encadrait le passage voûté menant au passage Saint-Pierre, fut ensuite renumérotée 34, et la maison du 38 prit le numéro 36. Ce décalage fut reporté sur les maisons suivantes du côté paire de la rue Saint-Paul.

[2] Archives de Paris, VO11 3372 – Dossiers de voirie, passage Saint-Pierre, Direction des travaux de Paris, 25 janvier 1873. La réclamation fut transmise au service des promenades et des plantations, sans doute chargé des questions d’occupation et d’usage des trottoirs.

[3] Archives de Paris, VO11 3372 – Dossiers de voiries … 25 janvier 1872, op cit.

[4] Archives de Paris, VO11 3372 – Dossiers de voiries.

[5] Sur les pharmaciens qui occupèrent le lieu, voir article précédent.

[6] Archives de Paris, http://archives.paris.fr/r/138/plans-parcellaires/ Celui utilisé est celui des années 1830-1850.

[7] Archives de Paris, D1P4 1053 – Calepin des propriétés bâties, rue Saint-Paul, années 1862, 1876 et 1901.

[8] Archives de Paris, D1P4 1053 ; Annuaire-Almanach du commerce, de l’industrie, …, Paris, Firmin-Didot, années 1860 et suivantes.

[9] Bulletin municipal officiel d la Ville de Paris, n° 150, 9 déc. 1882, séance du 8 décembre 1882.

[10] La Presse, 2 août 1904 et 27 juillet 1905, L’Intransigeant, 22 juillet 1906 ; https://www.cpa-bastille91.com/vacances-de-1904-loeuvre-des-pupilles-de-la-presse/

[11] Mme Apprilaz (ou Appilaz) y décéda à l’âge de 45 ans (Le Soleil, 29 octobre 1874).

2 réflexions sur « Histoires de quartier… La rue Neuve Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 10 – L’ouverture sur la rue Saint-Paul (2e partie) »

  1. Toujours aussi passionantes , vos descriptions quasi chirurgicales
    me rendent impatient de découvrir
    l’histoire du 30-32 rue saint Paul
    et de ses caves construites sous la
    nef de l’église Saint Paul .Son horloge présente sur la façade de l’église actuelle méritrait aussi à elle seule tout un chapitre.

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  2. Oui, en plus de l’histoire du 30-32 ( que vous aviez raconté, me semble-t-il ??) j’aimerais mieux connaitre l’histoire du 28 rue St Paul, si vous avez des informations.
    En tous cas, merci encore.

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