Histoires d’immeuble… Le 13 rue Beautreillis (suite)

Le 13 est-il vraiment un numéro qui porte malchance ?

Le 13-épisode 2 - 1

   En 1867 déjà, le malheur avait frappé l’immeuble, quand le marchand de vins et restaurateur Minatte, qui tenait la grande boutique à droite de la porte d’entrée, avait assassiné son épouse d’un coup de revolver avant de retourner l’arme contre lui (voir Histoires d’immeuble…).

   Ce magasin, constitué, outre la boutique sur rue, d’une arrière-boutique et d’une salle à manger, est depuis longtemps dévolu au commerce des vins et de l’alcool. Entre 1849 et 1867 se succèdent neuf « gargotiers », « débitants de liqueurs » et autres « marchands de vins ».

Certains n’ont tenu leur négoce guère plus d’une année. Après le drame, le nommé Marchadiez est parvenu à s’y maintenir plus durablement, de 1869 à 1873. Mais ensuite, après un « marchand de pains en boutique », c’est une regrattière-épicière, la veuve Amiot, qui s’y installe en 1876.

Celle-ci nourrit les habitants et ouvriers du quartier et paye son loyer annuel de 650 fr. jusqu’en 1878, avant de laisser les lieux à un autre regrattier-épicier, Grignon, qui contre un loyer passé à 850 fr., y fait des affaires jusqu’en 1885 [1]. C’est peu de temps après, alors que depuis quelques mois les époux Bouland ont repris l’épicerie et relancé le commerce de vins, que le destin frappe de nouveau.

Le 11 mars 1886[2], l’immeuble du 13 rue Beautreillis manque de disparaître dans les flammes.

Et si nous sommes si bien renseignés sur cet évènement, c’est qu’au moins… treize journaux informent leurs lecteurs sur l’incendie dans leurs colonnes les 11 et 12 mars 1886 [3]. On s’imagine pourtant mal tous ces quotidiens envoyer un reporter sur les lieux d’un fait divers somme toute mineur et qui, brisons le suspense…, ne fit pas de victimes, si ce n’est le fonds de commerce de M. Bouland.

La concomitance des parutions interdisant à ces journaux de se copier les uns les autres, nous pouvons supposer que c’est sur la base d’une même dépêche d’agence, mode de construction de l’information alors en plein développement, que furent rédigés tous ces articles relatant l’incendie du 13 rue Beautreillis. La construction similaire du récit, plus ou moins enrichi de détails, n’empêche toutefois pas des variations, parfois fortes, voire des oppositions dans la description des faits. Les rédacteurs chargés d’améliorer la sécheresse des dépêches d’agence, soucieux d’en rajouter un peu pour remplir du papier ou pour marquer le style de leur journal, ont peut-être pu obtenir quelques informations supplémentaires ou des témoignages directs et plus probablement indirects. Ils ont sans doute aussi fait appel à leur imagination pour enrichir le récit.

Mais pour planter le décor et donner une première présentation des faits, prenons les comptes-rendus  les plus brefs, qui peut-être se rapprochent le plus de la dépêche d’agence originale.

   Le Matin, 11 mars, ou Le Monde du 12, qui se copient au mot près :

Le 13-épisode 2 - 2

« La série des incendies continue… » (Le Figaro), « Un autre incendie… » (Le XIXe Siècle). Cet évènement rue Beautreillis a lieu à un moment particulier. « Nous traversons en ce moment une funeste période d’incendies, et les pertes causées à Paris par le feu, depuis une quinzaine de jours, s’élèvent à un chiffre considérable » écrit le Figaro du 11 mars. L’incendie du 13 rue Beautreillis s’inscrivant dans une sorte de loi des séries, l’ampleur de son importance en est naturellement rehaussée.

Le Gil Blas du 12 mars reproduit le même récit, en se trompant d’adresse et avec quelques variations, mais en donnant une évaluation des dégâts. La Lanterne du même jour l’imite, mais sabre la venue du préfet de police.

Le 13-episode 2 - 3

Le responsable de la catastrophe est « un jeune homme employé » chez l’épicier.  « Un garçon », « un garçon-épicier », un « garçon de magasin » disent les autres journaux, tous unanimes dans la désignation de l’imprudent.

La cause ? « Un tonneau », « une bonbonne », une « tourie », un « petit baril » de « pétrole », ou « d’essence ». Le Petit Journal est plus précis : « deux bonbonnes d’une contenance chacune de 40 litres environ ». Le feu a pris quand l’employé a approché « une lumière », « une bougie » du tonneau de pétrole, et presque tous les journaux font de cette imprudence la cause du sinistre. Sauf Le XIXe Siècle, L’Echo de Paris et Le Petit Journal, qui parlent d’opération de transvasement.

La conséquence en est en tout cas une explosion. « Formidable » pour Le Matin, « terrible » pour L’Intransigeant. Formidable et terrible, mais le commis s’en sort sans égratignures, puisqu’il n’y a « pas eu à déplorer d’accident de personne » comme le précisent presque tous les journaux. La conséquence en est tout de même un incendie qui, en plus de l’arrière-boutique, ravage la boutique de M. Bouland qui est « envahie par les flammes » (Le Figaro), fait voler en éclat « toutes les vitres du magasin » (Le Siècle), tout cela « en quelques minutes » (L’Echo de Paris).

Mais surtout, les flammes s’échappent de l’épicerie par les fenêtres donnant sur « la cour étroite qui formait en quelque sorte cheminée » et s’élèvent « jusqu’au étages supérieurs de la maison » (Le Figaro). Si l’on suit le récit du Radical, la situation devient rapidement dramatique :

Le 13-épisode 2 - 4

La plupart des journaux n’évoquent pas de tels dégâts matériels. Seul le Figaro indique qu’outre ce que renfermait la boutique, « le premier étage de la maison » a été consumé. L’importance des flammes, qui « montèrent à hauteur du cinquième étage », et aussi leur brièveté (« Tout à coup, la flamme s’éteignit, et les pompiers qui venaient d’arriver n’ont eu à éteindre qu’un commencement d’incendie qui venait de se déclarer dans un logement », écrit Le Radical) peut s’expliquer par la combustion rapide du pétrole et de ses gaz. Mais faut-il croire L’Intransigeant, qui en plus de situer l’origine de l’incendie dans la cave de l’épicerie, révèle qu’y était « enfermé une certaine quantité de produits chimiques » ?

Les pompiers en tout cas accourent avec diligence. Et de partout, si l’on en croit les journaux ! Ceux de la caserne de Sévigné, toute proche, sous la direction du colonel Courson, qui interviennent « avec trois dévissoirs » (Le Petit Journal), et ceux de « l’état-major », sans doute celui de la Garde républicaine voisine, venus avec une pompe à vapeur (L’Intransigeant) sont les soldats du feu qui sont le plus souvent cités par les journaux. Mais d’autres annoncent la présence des pompiers de la caserne de la rue de Charenton (Le Siècle) et de celle de la Cité (L’Echo de Paris).

L’incendie qu’ils combattent est maîtrisé… plus ou moins vite : deux heures pour Le Figaro, une heure pour La Lanterne, L’Intransigeant, Le Petit Journal ou Gil Blas, une demi-heure pour Le Monde, « facilement » et « rapidement » pour Le XIXe Siècle et Le National.

L’immeuble est sauf, même si on doit bien supposer quelques dégâts sur les façades de la cour. Fort heureusement ses habitants sont indemnes, ou presque, comme nous informe Le Petit Journal :

Le 13-épisode 2 - 5

Mme Viserg, dont le mari est monteur sur bronze, vit depuis 1883 dans le bâtiment sur rue, au 4e étage, dans un appartement composé d’une entrée, d’une cuisine, d’un cabinet dont la fenêtre donne sur la cour, et de deux pièces sur rue. Appartement pour lequel ils règlent à la propriétaire de l’immeuble, Mme veuve Michel-Charles-Victor Manoury [4], un loyer annuel de 420 fr. M. Viserg et sa femme, peut-être mal remise de l’évènement, déménageront peu après.

Pour M. et Mme Bouland, la situation est dramatique.

« Tout a été brûlé dans la boutique et le logement de M. Bouland. Les dégâts matériels sont importants » écrit Le Petit Journal, et sont évalués à environ 20 ou 25 000 francs. « L’épicier a eu toutes ses marchandises détruites, soit par le feu, soit par l’eau qu’ont lancée les pompiers » (Le Radical). En tout cas, écrit Le Figaro,

Le 13-épisode 2 - 6

Les Bouland cesseront leur activité et quitteront le 13 rue Beautreillis l’année suivante [5].

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[1] Ces informations ont été établies à partir de l’Annuaire-Almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature… Didot-Bottin, années 1849 et suivantes, et des Archives de Paris, cote D1P4 93 Calepin de propriétés bâties, 1852-1862 et D1P4 94 Calepin…, 1876-1900 , notamment pour la succession des baux des boutiques.

[2] Ou le 10 mars ? Les indications de temps indiquées par les journaux se bornent à «Hier », parfois en contradiction avec le jour de parution, ou un horaire supposé du jour même.

[3] Nous citerons Le Figaro, La Matin, Le Siècle, Le XIXe Siècle parus le 11 mars 1886 et Le Radical, L’Echo de Paris, La Lanterne, Le Petit Parisien, Le Petit Journal, La National, Le Monde, Gil Blas et L’Intransigeant parus le 12 mars 1886 (source : BnF-Gallica)

[4] Archives de Paris, D1P4 94 Calepin de propriétés bâties, 1876.

[5] Annuaire-Almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature… Didot-Bottin, années 1887 et 1888

 

 

 

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