Histoires d’immeuble… Le 14 rue Beautreillis (suite)

« Locations bourgeoises et petits ouvriers »

Le n° 14 de la rue Beautreillis était en 1852, et au moins jusqu’en 1867, la propriété de « Henri-Antoine Moquet et consorts ». Les différents corps de logis étaient partagés entre « locations bourgeoises et petits ouvriers »[1]. Un certain nombre de ces locataires sont mieux connus grâce aux informations contenues dans les almanachs et autres Bottins de l’époque.  Ces annuaires ne recensaient pas tous les habitants, mais uniquement ceux que leur notabilité distinguait et ceux dont les activités commerciales ou industrielles méritaient un signalement.

Parmi les notables issus des professions judiciaires, on trouve ainsi en 1833 Mourre fils, juge de la 6e chambre du tribunal de Première instance de la Seine, et Mesnil, avocat à la Cour royale[2]. En 1837, tous deux avaient toujours pour adresse le n° 6 (=14) et Mourre avait été promu vice-président du tribunal de Première instance fin 1836[3].

Un nommé Coquart, propriétaire de son état, habitait dans l’ancien hôtel en 1857 et 1858. Un négociant retiré des affaires, Dubourcq, lui succéda peut-être dans le même logement entre 1859 et 1867. Viaudey, marchand de vins et d’eau-de-vie en gros y vécut de 1857 à 1867. Apparaissent aussi dans les colonnes du Didot-Bottin en 1858 le nom d’Isidore Serre, commissionnaire-droguiste, et en 1859 et 1860 celui de Olivier, maçon[4].

14 beautreillis N2 image 1  [5]

En ce milieu du XIXe siècle, au côté de cette bourgeoisie à talent ou commerçante, a vécu au 14 rue Beautreillis une figure intellectuelle de l’époque : Jean-Baptiste-Félix Lajard, neveu de Chaptal, membre de l’Institut et chevalier de la Légion d’honneur. Né à Lyon en 1783, jeune diplomate sous le Premier Empire, il fit partie de 1807 à 1809 de la suite du général Gardanne, envoyé par Napoléon en ambassade chez le Shah de Perse pour sceller une alliance contre les Russes, puis contre l’Inde anglaise. Lajard profita de son séjour en Perse pour se découvrir et parfaire une passion pour l’archéologie et les antiquités orientales. Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres en 1830, il contribua à la continuation de l’Histoire littéraire de la France, publication monumentale commencée en 1733 par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, et aujourd’hui toujours en cours. Il vécut rue Beautreillis durant les années 1857 et 1858. Il mourut à Tours en 1858, et sa bibliothèque, riche de 1100 ouvrages d’histoire, d’archéologie, de numismatique et de récits de voyage, fut vendue l’année suivante[6].

La maison d’éducation d’Eugène de Ménorval

Autre personne de qualité logeant au 14 rue Beautreillis, la baronne de Saint-Marc fut locataire dans l’ancien hôtel de 1857 au moins jusqu’à 1865. Etait-elle la mère, ou alors l’épouse d’Eugène de La Goublaye de Ménorval ?[7]. Cet éminent personnage marqua sinon son époque, du moins son quartier et la vie publique parisienne pendant tout le dernier tiers du XIXe siècle.

Né à Paris en 1829, Ménorval était professeur au collège de Dreux[8] quand, républicain affirmé, il protesta publiquement contre le coup d’Etat du 2 décembre 1851 en arrachant les proclamations affichées, et fut pour cela destitué de son poste. Revenu à Paris, il se fixa dans le 4e arrondissement (alors le 9e) et devint maître répétiteur à l’Institution Jauffret, installée dans l’hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, rue de Sévigné, et « refuge alors de tous ceux qui avaient quelques velléités d’indépendance » parmi les universitaires[9].

En 1859, il fonda sa propre institution, d’abord installée 16 rue des Lions-Saint-Paul

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puis rue Beautreillis, au numéro 14, où le 1er avril 1867, un bail général pour l’ensemble des bâtiments lui fut concédé pour 18 ans par le propriétaire Moquet [10]. Eugène de Ménorval y demeura jusqu’en 1882.

A côté de son œuvre éducative et de ses nombreuses publications, notamment sur l’histoire de Paris, ses actions dans le monde des lettres, des arts et des sciences furent nombreuses. Il fut vice-président de l’Association polytechnique fondée par Auguste Comte, et aussi président des Sociétés musicales des quartiers de l’Arsenal et Notre-Dame[11]. Il fut membre du comité chargé d’organiser le Congrès international pour la protection de œuvres d’art et des monuments dans le cadre de l’Exposition universelle de 1889[12]. C’est sans doute son action vigoureuse pour la sauvegarde des Arènes de Lutèce, que l’on venait de mettre à jour lors de travaux de terrassement, et sa qualité d’historien de Paris qui favorisèrent cette nomination[13].

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Mais c’est aussi par son parcours politique que s’illustre Eugène de Ménorval. Ardent républicain sous le Second Empire, anticlérical et franc-maçon, il fut nommé adjoint au maire du 4e arrondissement en 1879, puis élu conseiller municipal du quartier de l’Arsenal de 1881 à 1889. Il fut également plusieurs fois candidat malheureux aux élections législatives. D’abord proche des radicaux, il leur tourna le dos et prit partie pour le général Boulanger en 1889, intégrant son Comité national, avant de finir sa carrière politique comme socialiste indépendant révisionniste et farouche revanchard.

Si nous sommes bien documentés par la presse et les publications officielles sur la vie publique d’Eugène de Ménorval, on ne trouve guère d’information sur la maison d’éducation qu’il a tenue 23 ans, dont quinze années 14 rue Beautreillis[14]. Ses fonctions publiques l’empêchèrent-elles de lui consacrer l’attention nécessaire ? D’ailleurs, l’établissement ferma ses portes un an après son élection comme conseiller municipal, en 1882.

C’est au travers de polémiques et d’invectives que nous trouvons quelques détails sur Ménorval éducateur. Après qu’il a rejoint le général Boulanger, il subit la désapprobation violente de ses anciens amis radicaux.

Avec le ton et les travers de l’époque, leurs attaques nous donnent au moins, par leurs allusions qu’il nous est impossible de vérifier, de contester ou de compléter par ailleurs, quelques informations sur l’institution du 14 rue Beautreillis. Ainsi cet article paru dans le quotidien Le Radical, du 14 janvier 1889[15], et peut-être écrit par un ancien élève de la pension.

Ménorval… 14 beautreillis N2 image 4

Au-delà des connotations que l’on voudrait définitivement d’un autre temps, on rapprochera cette information sur la présence dans ces années 1870-1880 d’élèves issus des pays du sud, voire de l’hémisphère sud, sur le souvenir de l’origine hispanique et latino-américaine des élèves qui fréquentèrent la même maison dans le premier tiers du XIXe siècle, quand celle-ci était occupée par une autre institution scolaire dirigée par des exilés espagnols (voir article Histoires d’immeuble…). Comme si au fil des décennies de ce siècle, le 14 (et non le 13…) rue Beautreillis avait peut-être conservé au fil des générations le statut de refuge parisien des étudiants sud-américains.

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Portrait à charge donc contre l’homme. L’époque, les années 1888 et 1889, fut politiquement très violente et Ménorval se battit même en duel en 1888. Son anticléricalisme fut-il tardif ou pas assez marqué dans les premières années de la Troisième République, quand la libre pensée était, il est vrai, encore minoritaire dans l’opinion ?

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Incompétence pédagogique, faillite économique et opportunisme avec sa reconversion dans la politique : ces attaques finissent de dresser un portrait peu séduisant de Ménorval éducateur sans qu’il nous soit possible d’en tirer véritablement beaucoup d’informations sur son institution et son histoire.

Il quitta en tout cas le 14 rue Beautreillis en 1882 mais resta dans le quartier, puisqu’on le trouve logé 35, boulevard Henri IV en 1886 et 20, rue du Petit-Musc de 1887 jusqu’à sa mort en 1897[16].

Les transformations de l’Hôtel de Lyonne

C’est un épicier en gros, Jules Martin, qui reprit le bail de l’ancien Hôtel de Lyonne de 1883 à 1892. Des transformations avaient déjà changé la physionomie des lieux et une « vaste cour de récréation » et des constructions avaient remplacé le jardin[17]. A cette époque, les propriétaires en étaient deux négociants, Levée et Fropo, demeurant 25 rue du Petit-Musc, nouvel immeuble construit sur la partie des jardins de l’Hôtel de Lyonne qui jouxtait cette rue.

Le plan parcellaire de 1810-1850 et celui d’après 1860 montrent clairement les transformations qu’a subi l’ancien hôtel et l’occupation des terrains libres par un nouveau bâtit[18], avec la division de la parcelle d’origine.

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Il semble même que la façade sur la rue Beautreillis a subi une modification importante, avec une destruction et un recul sur sa partie droite par rapport à l’ancien tracé. D’ailleurs, le cadastre relève une « démolition partielle » en 1883. Cette modification pourrait être due à la démolition et à la reconstruction du 12 rue Beautreillis, attenant de ce côté.

La description des bâtiments établie en 1876[19] annonce un étage carré et deux mansardés.

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Cette vue prise au début du XXe siècle montre, très imparfaitement, la façade de l’ancien hôtel de Lyonne telle qu’elle se présentait alors.

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En 1886, le nouveau propriétaire du 14 est Isidore-Alexandre Houdrichon, demeurant à Saint-Cyr-sur-Morin (Seine-et-Marne) et des nouvelles « transformations », sans que le détail soit indiqué, sont notées sur le calepin de propriété bâtie en 1894.

Après 1892 la maison semble n’avoir plus eu d’occupants autres que de simples locataires sans activités commerciales ou artisanales jusqu’en 1901, quand s’installa pour l’année E. Foucher, spécialisé dans les articles de Paris. De 1903 à 1911, G. Potron, fabricant ou vendeur de meubles sculptés, et de 1905 à 1915 au moins, Pons, successeur de la maison Astruc et fabricant de papier dentelle, occupèrent à leur tour une partie des bâtiments[20].

[1] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepins de propriétés bâties 1852, 1862. Moquet ne vivait pas sur place, mais 3, rue du Vieux-Colombier.

[2] Almanach du commerce de Paris, année 1833, p. 355 et 360.

[3] Almanach du commerce de Paris, année 1837, p. 396 et 402. L’Ami de la religion, n° 2752, 29 décembre 1836.

[4] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration…, Paris, Firmin-Didot, année 1857 et suivantes.

[5] Almanach des 40 000 adresses des fabricants de Paris et du département…, par A. Cambon, année 1864 (BnF Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6274589b

[6] https://books.google.fr/books?id=9z4RAAAAIAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

[7] La mère d’Eugène de Ménorval se nommait Adèlaïde Corneille Saint-Marc, et il épousa en 1859 sa cousine,  Clarisse Corneille de Saint-Marc (J. de La Goublaye de Ménorval, Arrêt de maintenue de noblesse de la maison de La Goublaye (13 juillet 1770),  Saint-Brieuc, 1897, pl. hors texte).

[8] Sauf précisions indiquées, l’essentiel de ces données biographiques sont reprises de la notice Wikipedia de Ménorval, très complète et de qualité.

[9] Les Hommes d’aujourd’hui, n° 177, [Félicien Champsaur] [1882] BnF http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1203330r

[10] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepins de propriétés bâties, 1862. Mention du nouveau bail ajoutée sur le document en 1867 ; le nouveau bail général est divisé en trois baux de 6 ans, les loyers se montant successivement à 13000 fr., 13500 fr., et enfin 16000 fr.

[11] Journal Officiel de la République française, 14 juillet 1887.

[12] Journal officiel de la République française, 18 juillet 1888.

[13] Conseil municipal d Paris. Rapport – Proposition relative à l’acquisition des arènes de Lutèce, 1883 – BnF http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6454070f

[14] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration…, Paris, Firmin-Didot, années 1868 à 1882.

[15] Le Radical, 14 janvier 1889. Cet article avait paru la veille dans le journal La Bataille.

[16] Bulletin de la Société des amis des monuments parisiens – 1897, vol. 11, p. 71-72. Ménorval était vice-président de cette société.

[17] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepins de propriétés bâties 1862.

[18] Archives de Paris, plans parcellaires (en ligne).

[19] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepins de propriétés bâties 1876.

[20] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration…, Paris, Firmin-Didot, années 1882 à 1915.

 

 

 

 

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