Histoires d’immeuble… Le 14 rue Beautreillis

Cité comme ayant fait partie de l’ensemble des corps de bâtiment et de corps de logis ayant formé l’Hôtel de Charny[1], le bâtiment qui occupait l’actuel n° 14 de la rue Beautreillis avant sa destruction dans les années 1960 ou 1970 fut lui aussi un hôtel à part entière, dénommé Hôtel de Lionne, du nom de l’un de ces anciens propriétaires.

Au milieu du XIXe siècle, il devait encore présenter une certaine allure. Les officiers du cadastre le décrivaient ainsi en 1852[2] :

« Propriété ayant entrée par une porte cochère. Elle est composée de deux corps de logis. Le premier sur la rue, double en profondeur, élevé sur caves d’un rez-de-chaussée, deux étages carrés et d’un troisième lambrissé[3]. Le deuxième en aile à gauche, simple en profondeur, sur terreplein, est de même élévation. A droite dans la cour, remise et écurie. Au fond est un jardin d’agrément. Construction en bon état, desservie par deux escaliers, dont un de dégagement. Pierres, moellons et pans de bois. Six croisées de face sur rue. »

Histoires d'immeuble... Le 14 - épisode 1, image 1

La comparaison avec sa représentation dans le plan dit de Turgot, dressé dans les années 1734-1739, montre que l’état de l’hôtel est resté presque le même plus de cent ans après. On distingue bien le corps de logis sur rue, avec sa porte cochère. Il ne comportait alors qu’un seul étage carré, sans mansarde, avec quatre croisées et la place d’en percer deux autres. Il fut sans doute, comme pour beaucoup de maisons parisiennes, surélevé d’étages supplémentaires pour accroître la surface locative. Le deuxième corps de logis, en aile à gauche dans la cour, l’absence d’aile à droite et le jardin, alors ordonné en parterres avec une rangée d’arbres le long du mur courant le long de la rue du Petit-Musc, sont bien repérables.

La présence d’un jardin, notamment, au milieu du XIXe siècle, constituait une exception de plus en plus rare dans un quartier où la densification du bâti avait fait disparaître la plupart de ceux qui agrémentaient les anciens hôtels[4].

D’ailleurs, dix ans après, entre 1862 et 1876, quand les officiers du cadastre repassèrent dresser leur état, cette survivance avait disparu. Le jardin était devenu une vaste cour avec des hangars, couvrant sans doute toute l’étendue jusqu’à la rue du Petit-Musc. Les bâtiments aussi avaient été modifiés. Le corps de logis sur la rue, composé de deux étages carrés et d’un troisième mansardé, avait été transformé avec « un étage carré, deuxième et troisième mansardés ». Face à l’aile déjà existante à gauche dans la cour, « élevée sur cave sur trois étages carrés » et « se prolongeant jusqu’à la rue du Petit-Musc » , un petit corps de bâtiment avait été construit en aile à droite[5].

 

Une maison d’éducation au XIXe siècle.

Dès le début du XIXe siècle, tout ou partie du logis fut dévolu à une maison d’éducation bien spécialisée. On trouvait ainsi cette annonce dans la livraison de la Revue américaine de novembre 1826[6] :

Histoires d'immeuble... Le 14 - épisode 1, image 2

De nombreux espagnols, réfugiés en France suite aux événements et bouleversements politiques survenus dans la péninsule depuis 1808, et pour beaucoup issus des élites intellectuelles, se lancèrent pour survivre dans leur exil dans des activités de traduction ou d’enseignement. Certains créèrent même des établissements scolaires, et trois ont été recensés , dont celui qui s’installa au n° 14 (anciennement n° 6) de la rue Beautreillis[7].

Le chanoine Gregorio Alonso de Prado, son directeur, un ancien afrancesado (partisan du roi Joseph et des Français durant la guerre d’Espagne), ouvrit un premier établissement en 1816 passage Petit Saint-Antoine, rue de la Michodière, avant de le transférer rue Beautreillis en 1826. Il en céda la direction à un de ses professeurs, José Mariano Vallejo en 1828.

Outre les Espagnols et les Français désireux d’apprendre la langue de Cervantès, Prado entendait accueillir dans son établissement de la rue Beautreillis des « élèves originaires des anciennes colonies espagnoles » qui ne disposaient pas alors d’établissements éducatifs de bon niveau. Et c’est « à Londres et surtout à Paris, capitales européennes d’où parviennent aussi la plupart des ouvrages édités en langue espagnole » que se formait l’élite intellectuelle et économique sud-américaine[8].

Éducation dans tous les sens du terme dans l’établissement de la rue Beautreillis, car elle visait aussi à maintenir un encadrement moral à des jeunes gens déracinés que pouvait éblouir la vie parisienne.

Histoires d'immeuble... Le 14 - épisode 1, image 3

La maison d’éducation espagnole aurait fermé ses portes en 1829.

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[1] Gustave Pessard, Nouveau dictionnaire historique de Paris, Paris, Rey, 1904, p. 131-133

[2] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepins de propriétés bâties 1852, 1862

[3] Mansardé.

[4] Sur le « recul lent mais inexorable des jardins face au bâti » déjà constaté au XVIIIe siècle, voir Youri Carbonnier, Maison parisiennes des Lumières, Paris, PUPS, 2006, p. 264-274

[5] Archives de Paris, D1P4 93 et 94 – Calepins de propriétés bâties 1852, 1862, 1876

[6] La Revue américaine. Journal mensuel, n° 5, nov. 1826, éditée par A. Sautelet et Cie en 1826 et 1827. On en trouve également mention dans L’Almanach du commerce de Paris, année 1827, p. CCLVIII : « Prad [sic], pensionnat, Beautreillis, n° 6 ».

[7] Anne Leblay-Kinoshita, L’enseignement espagnol à Paris sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, Histoire de l’éducation, Vol. 139, 2013, p. 5-29  https://histoire-education.revues.org/2702

[8] A. Leblay-Kinoshita, op. cit., p. 13.

 

 

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