Histoires de rue… L’alignement de la rue Beautreillis (1)

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Les habitants du quartier et les personnes qui le fréquentent ont sans doute remarqué la particularité de la rue du Petit-Musc ou de la rue de Lesdiguières qui, à leur débouché sur la rue Saint-Antoine, ont hérité de leur origine ancienne une largeur si étroite que le passage des véhicules en devient difficile. Mais peu savent que jusqu’au début du XXe siècle, il en était de même pour la rue Beautreillis et que trois de ses vieilles maisons et une de la rue Saint-Antoine sont alors tombées pour élargir son ouverture et sacrifier au principe de l’alignement.

Pour reprendre un ouvrage contemporain[1], on entend par alignement « un tracé indiquant par des lignes géométriques la limite qui sépare le domaine de la voie publique des propriétés riveraines ». L’alignement « a pour objet de donner aux rues des villes, aux routes et chemins publics, la largeur et la direction qui leur convient, d’obtenir une régularité de lignes  comme condition de la beauté d’aspect, de faire disparaître des renfoncements dont la malveillance pourrait profiter et où l’incurie pourrait accumuler des dépôt de matières putrescibles et capables de nuire à la propreté et à la salubrité de la cité ; enfin, de redresser, d’élargir et d’ouvrir économiquement les voies suivant les nécessités de la circulation, les besoins des habitants […] »

L’alignement, pour l’administration, c’est se donner les moyens d’instaurer un tracé au cordeau de la voirie parisienne. Au XIXe siècle, celle-ci garde encore dans l’intervalle des grands axes déjà percés l’empreinte parfois tortueuse du bâti médiéval. Bornant la limite entre propriété privée et voirie, l’alignement impose aussi pour cette dernière une largeur réglementaire établie en fonction de son rang dans une classification générale des voies de communication. Ainsi, la largeur de la rue Beautreillis et de la rue Gérard Beauquet, qui la prolonge, est-elle fixée à 8 mètres par décision ministérielle du 13 ventôse an VII (3 mars 1799)[2]. L’ordonnance royale du 10 mars 1836 [3] porte cette largeur à 10 mètres et les alignements à mettre en œuvre sont tracés sur un plan.

Pour parvenir à cet objectif, il ne s’agit pas ici d’abattre les bâtiments d’un côté ou de l’autre de la rue pour que sa largeur atteigne les 10 mètres imposés par la loi. Mais en cas de démolition et de reconstruction d’un bâtiment, celui-ci doit respecter l’alignement prescrit par l’administration et la nouvelle façade être placée en retrait, sur la ligne de servitude déterminant la nouvelle limite de l’espace public.

La mise en œuvre rue Beautreillis des principes et des règles de l’alignement au XIXe siècle peut être illustrée en comparant une portion de la rue à deux époques différentes, vers 1830-1850 et fin XIXe. Sur le plan le plus ancien, les maisons sont construites alignées sur une même ligne certes, mais qui est placée désormais trop en avant par rapport à la nouvelle largeur décidée pour la rue.

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Sur le plan fin XIXe, où l’on a tracé la ligne de servitude qui détermine l’implantation des nouveaux bâtiments, les n° 13 et 15, après leur reconstruction vers le milieu du siècle, ont reculé. Le n°17/19 a encore sur ce plan son ancienne position, mais l’immeuble post-haussmannien qui a remplacé deux vieux hôtels au début du XXe siècle est aujourd’hui également aligné comme les n° 13 et 15. Par contre, comme le montre la photo ci-dessous, le n° 11, qui a survécu et échappé à la démolition et à une reconstruction, a conservé jusqu’à nos jours son positionnement au-delà de ligne de servitude.

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Dans les rues qui ne sont pas des axes de communication majeurs, l’administration ne chercha pas à imposer l’alignement en usant au besoin d’expropriations pour dégager rapidement et uniformément l’espace élargie attribué à la voirie. A ces procédures longues et coûteuses, elle a préféré attendre que le temps et l’initiative privée fassent leur œuvre. Avec finalement comme résultat, rue Beautreillis, peu de reconstructions et un alignement général paradoxalement moins uniforme qu’avant l’ordonnance de 1836. Hormis la suite formée par les n° 13 à 17/19, puis 23 à 25, seules quelques maisons de la rue ont été reconstruites :  le n° 18, peut-être rebâti et aligné sur la base du décret de l’an VII qui fixait la largeur à 8 mètres, le n° 26, et en bas de la rue le n° 5 et côté pair, les n° 2 et 6/8. Brisant la ligne, les renfoncements ainsi créés posent aussi parfois les problèmes énoncés par l’auteur du traité en faveur de l’alignement cité plus haut. En 1864, le propriétaire de la maison du n° 26 se plaint que, « rebâtie à neuf en 1840 » et désormais alignée, elle « se trouve dans un renfoncement où la nuit on fait des ordures »[4]. On voit que l’usage de ces espaces en retrait comme décharges ouvertes, qu’on constate parfois de nos jours, ne date pas d’hier…

Mais dans certains cas, laisser le temps au temps ne pouvait que laisser perdurer de réels inconvénients et susciter certaines impatiences. La largeur de la rue Beautreillis au débouché de la rue Saint-Antoine n’était que de 4,10 mètres[5], et cela posait évidemment des problèmes de circulation. Aussi, à la fin du XIXe siècle, la puissance publique décide-t-elle d’accélérer les choses en usant de son pouvoir d’expropriation. Il lui faudra toutefois plus de vingt-cinq ans avant d’aboutir…

(à suivre)

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[1] Célestin Morin, De l’alignement, ou régime des propriétés privées bordant le domaine public, Paris, Baudry et Cie, 1888, p. 27-28.

[2] Ville de Paris, Nomenclature des voies publiques et privées avec la date des actes officiels les concernant, Paris, Imprimerie Chaix, 1881, p. 38.

[3] Ville de Paris. Recueil des lettres patentes, ordonnances royales, décrets et arrêtés préfectoraux concernant les voix publiques, dressé sous la direction de M. Alphand, Paris, Imprimerie nouvelle, 2 volumes, 1886-1902, Tome 1, p. 119.

[4] Archives de Paris, VO11 248 – Dossiers de voirie…, 1820-1925.

[5] Annales industrielles, 11e année, 4 mai 1879, p. 573.

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