Histoires de rue… L’alignement de la rue Beautreillis (2)

 

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Entrée de la rue Beautreillis, rue Saint-Antoine. Vue du n° 29, démoli en 1907 (voir notes )

En 1877, le Préfet de la Seine, Ferdinand Duval, dont une rue du 4e arrondissement honore aujourd’hui le nom, est destinataire d’une pétition[1] de « propriétaires d’immeubles situés rue Beautreillis ». Le sujet est « l’entrée de cette voie publique, du côté de la rue Saint-Antoine, [qui] n’a qu’une largeur totale de 4,10m, dont 1,25 m pour les deux trottoirs et 2,85 m pour la chaussée ». L’étranglement signalé « se prolonge sur une distance de 30,40 m. Il en résulte des dangers pour le passage des piétons ainsi qu’une extrême difficulté pour la circulation et le déchargement des voitures […] Un des résultats de ce déplorable état de chose, poursuivent les pétitionnaires, est la dépréciation progressive des immeubles qui bordent la rue et dont quelques-uns présentent une grande importance superficielle. Ils ont en effet à subir la concurrence des spacieux boulevards ouverts actuellement, et bien qu’ils aient fourni leurs contributions dans les ressources municipales, il ne leur a point été jusqu’à présent attribué une part proportionnelle dans les reliquats disponibles de ces ressources. »

L’attente de l’aménagement du débouché sur la rue Saint-Antoine est ancienne puisque « les soussignés ont pu espérer en 1869 lorsque a été élevée la belle maison portant le n° 23 que les règlements seraient appliqués aux masures qui lui sont contigües à droite et qui forment une saillie de 1 mètre 90 sur l’alignement. Mais au contraire, après que les façades près de s’écrouler eussent été étayées pendant deux ans, la réfection en fut autorisée dans le moment de trouble qui suivit la guerre. » La législation commandait en effet que pour une certaine catégorie de voies, comme la rue Beautreillis, l’alignement se ferait sans expropriation et démolition, mais au fur et à mesure des reconstructions d’immeubles. Les maisons anciennes et étroites de l’entrée de la rue visées par nos propriétaires avaient sans doute été fragilisées dans leur stabilité lors de la reconstruction du n°23, désormais dressé plus en retrait dans le respect de l’alignement, ce qui a pu alors lui faire perdre son rôle de soutien latéral.

Pourtant, « l’espoir conçu par les habitants au sujet de la disparition de ces bâtiments était d’autant plus légitime qu’en raison sans doute de leur vétusté, de leur misérable aspect et de leur insalubrité, ils sont occupés de la façon la plus scandaleuse. Dès la tombée de la nuit, les personnes honnêtes n’osent plus passer de ce côté pour rentrer chez elles, et après quelques temps d’habitation dans la rue, beaucoup la quittent pour éviter ce voisinage infamant ».

Gênant la circulation, causant la dépréciation des immeubles honnêtes de la rue, « apportant insalubrité physique et infection morale« , la démolition des maisons portant les n° 25, 27 et 29 « est réclamée au nom de tous les intérêts moraux et matériels ». Les soussignés font appel à la sollicitude du Préfet et du Conseil municipal « pour obtenir une expropriation […] dont la dépense ne sera probablement pas élevée ». Voulant montrer « l’importance qu’ils attachent à cette opération et leur bonne volonté d’aider la ville à l’accomplissement » de cette œuvre, ils prennent chacun l’engagement de verser une somme à la Caisse municipale, « à titre d’indemnités » et uniquement « dans le cas où l’expropriation et la démolition des trois maisons dont il s’agit auraient lieu avant le premier janvier mille huit cent soixante-dix-neuf ».

Parmi les signataires de cette pétition, peu nombreux, on trouve les principaux notables de la rue Beautreillis à cette époque, dont Léopold Brot, propriétaire du n° 23, sans doute le plus gêné par ce voisinage et prêt à contribuer pour 5000 francs, la veuve Maunoury, propriétaire du n° 13, pour 2000 francs, Levieil, propriétaire du n° 20, pour 1000 francs., Antoine-Henry Denis, propriétaire du n° 7, pour 300 francs. Eugène de Ménorval, locataire de l’ensemble du n° 14 où loge son institution, est lui aussi prêt à verser la somme de 100 francs.

Deux ans après, sur le rapport de sa 3e Commission en charge de la voirie, le Conseil municipal de Paris dresse dans sa séance du 8 décembre 1879 la liste des opérations d’alignement et de nivellement à mettre en œuvre dans chaque arrondissement, ces travaux prioritaires étant classés par degré de première et seconde urgences. Pour le 4e arrondissement, les priorités sont ailleurs que rue Beautreillis. C’est « la section à ouvrir entre la rue de La Verrerie et la rue Rambuteau » qui est placée en première urgence pour une dépense évaluée à 9 733 000 francs ; en seconde urgence on classe l’élargissement de la rue des Archives et le « remplacement des rues des Billettes, de L’Homme-Armé et du Chaume par une voie de 15 mètres de largeur en prolongement de la rue des Archives », opération dont le coût serait de 1 145 000 francs.

A la demande exprimée « avec instance » par les conseillers municipaux de quartiers, d’autres travaux sont tout de même placés « à la suite du classement de deuxième urgence ».  Sont ainsi retenus l’élargissement du quai de l’Hôtel-de-Ville, de la rue du Renard et de la rue Beaubourg, et des travaux de voirie pour les rues de Moussy, de La Reynie, Aubry, Bourg-Tibourg et Beautreillis [2].

Pour notre rue, les transformations et travaux souhaités visent à « la mise en alignement d’un certain nombre d’immeubles » pour « compléter l’élargissement de cette rue dans un quartier où les voies de communication font un peu défaut » [3] et mettre un terme à l’étranglement de la rue au débouché de la rue Saint-Antoine.

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Autre vue de l’ancien 29 rue Beautreillis (Musée Carnavalet) (voir note B)

Plusieurs années passent sans que… rien ne se passe, rue Beautreillis en tout cas. En 1892, dans la liste des opérations de voirie « non proposées par l’administration mais demandées par les conseillers municipaux », M. Hervieu demande une refonte totale des voies de circulation du quartier : élargissement de la rue Beautreillis, dont l’administration évalue le coût à 425 200 francs., prolongement de la rue Charles V vers le boulevard Henri IV (389 924 francs.), ainsi que celui de la rue des Lions-Saint-Paul (53 500 francs.), élargissement de la rue du Petit-Musc (2 860 002 francs., compensés par le revente de terrains pour 560 000 francs.). Pour la rue Beautreillis, le coût seul des expropriations se monterait à 407 000 francs., auxquels s’ajouteraient 18 200 francs. de travaux de viabilité. La revente de terrains et de matériaux de démolition apporterait 30 200 francs., portant le coût final à 395 000 francs. [4]

L’administration, faute de moyens pour répondre à toutes les sollicitations, n’entreprend rien rue Beautreillis, et en 1901, des « habitants et des propriétaires » font de nouveau passer par le conseiller Henri Galli une pétition au Conseil municipal de la Ville de Paris demandant l’« expropriation des maisons portant les n° 25, 27 et 29 de cette rue », qui étranglent le débouché sur la rue Saint-Antoine[5].

Mais ce n’est qu’en avril 1905, grâce aux moyens apportés par un emprunt départemental de 200 millions, que le Conseil municipal approuve parmi une série d’opérations destinées à l’amélioration de la voirie parisienne, le « rescindement des immeubles n° 25, 27 et 29 de la rue Beautreillis », c’est-à-dire leur démolition, allouant d’abord la somme de 270 000 frs. à ces travaux [6].  Dès lors, les choses vont vite s’accélérer tout en respectant une suite de procédures réglementaires.

Une enquête est d’abord ouverte à la Mairie du 4e arrondissement pour une durée de quinze jours à compter du 6 janvier 1906 sur « le projet d’élargissement de la rue Beautreillis au droit des immeubles n° 25, 27 et 29 », et le plan du futur aménagement et des expropriations et démolitions envisagées est présenté au public [7].

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La ligne sombre marque l’alignement défini dans le cadre de l’ordonnance royale de 1836 fixant la largeur de la rue à 10 mètres. C’est la nouvelle limite qui dessine la physionomie idéale et future de la rue et dont ne peut s’affranchir aucune reconstruction d’immeuble. Nos trois maisons numérotées 25 à 27 (en rouge) empiètent plus que largement sur l’espace public que l’on veut agrandir. (voir note C)

Au terme de ce délai, et pendant trois jours, du 22 au 24 janvier, un commissaire enquêteur nommé Pethy se tient à la disposition du public pour recevoir avis et marques d’opposition éventuelles. Il doit attendre le dernier jour pour consigner dans son procès-verbal d’enquête une première et unique observation émanant de M. Gustave Bourse, propriétaire du 6 rue Beautreillis. Celui fait d’abord remarquer que, comme le montre le plan, la démolition des trois maisons « laissera disponible au-delà de l’alignement fini une parcelle de terrain insuffisant pour servir à des constructions, et si le propriétaire de l’immeuble contigu [le n° 47 rue Saint-Antoine] se refusait à acquérir cette parcelle, il subsisterait en façade sur la rue un mur pignon d’un aspect fâcheux au point de vue esthétique ». Plus ambitieux dans ses vues que ce que propose l’administration, M. Bourse suggère un réaménagement total de l’entrée de la rue en signalant l’intérêt de joindre au projet l’expropriation et la démolition des deux immeubles contigus du côté opposé, les numéros 28 et 30. Cela permettrait d’élargir encore le débouché de la rue, à la Ville de faire un meilleur bénéfice dans la vente des terrains, et cela ne pourrait qu’inciter le propriétaire du n° 47 rue Saint-Antoine de « donner à son immeuble une façade rue Beautreillis ».

Mais l’administration, contrainte par les limites du budget de 226 000 frs qu’elle a alloué aux frais d’expropriation, ne peut retenir les propositions de M. Bourse. Le commissaire enquêteur ayant donné son avis sur l’urgence qu’il y a « à exécuter l’élargissement proposé et ce dans l’intérêt de l’hygiène et de la circulation », suivi en cela par le maire de l’arrondissement, le Conseil municipal autorise le 23 juin 1906 le Préfet de la Seine à « provoquer un décret déclarant d’utilité publique l’élargissement de la rue Beautreillis au droit des immeubles n° 25, 27 et 29 conformément aux indications du plan d’enquête ».[8] Le décret est publié le 22 juin[9], et après une nouvelle enquête au cours de laquelle « aucune observation n’a été produite », les propriétés sises aux n° 25, 27 et 29 de la rue Beautreillis « sont déclarées cessibles immédiatement, en totalité » le 26 octobre 1906[10].

Le sort en est jeté pour les trois petits immeubles qui bordent l’entrée de la rue Beautreillis . Il en est de même pour leurs propriétaires et surtout leurs habitants, commerçants ou locataires de meublés, désormais sans boutiques et sans logis. Ceux-ci vont se confronter pendant de long mois à l’administration pour obtenir indemnités et dédommagements avant de quitter les lieux. Ce sont ces gens et leur vie qui se révèleront à nous prochainement.

(à suivre)

______________________________________________________

A) Photographie du 29 rue Beautreillis : https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000798010/0013/v0001.simple.selectedTab=otherdocs

B) Dessin de Henri Chapelle (1901), Musée Carnavalet. http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/le-vieux-paris-un-pignon-186-rue-saint-antoine-au-coin-de-la-rue#infos-principales

C) Archives de Paris, carton 3589W 170

 

[1] Archives de Paris – carton 3589W 170.

[2] Conseil municipal de Paris – Rapport présenté par M. Cernesson, au nom de la 3e Commission sur le classement des opérations de voirie par ordre d’urgence dans chaque arrondissement, annexe au procès-verbal de la séance du 8 décembre 1879.

[3] Conseil municipal de Paris – Rapport présenté par M. Mesureur, au nom de la 3e Commission, sur les opérations de voirie à exécuter dans Paris, annexe au procès-verbal de la séance du 12 avril 1886, page 15.

[4] Conseil municipal de Paris –  Rapports et documents, année 1892, Paris, Imprimerie municipale, 1893 – Rapport par M. Rousselle, au nom de la 3e Commission, sur la répartition des fonds consacrés, sur le futur emprunt de 200 millions, aux opérations de voirie, 1892, page 67 et 112.

[5] Bulletin officiel municipal de la Ville de Paris, 28 janvier 1901.

[6] Conseil municipal de Paris – Rapports et documents, année 1905, Paris, Imprimerie municipal, 1906 – Rapport de la 3e commission sur l’exécution des travaux de voirie dans Paris subventionnés par l’emprunt départemental de 200 millions, présenté par M. Adolphe Chérioux, 5 avril 1905.

[7] Bulletin officiel municipal de la Ville de Paris, 4 janvier 1906 et Archives de Paris, carton 3589W 170.

[8] Bulletin officiel municipal de la Ville de Paris, 28 mars 1906 et Archives de Paris, carton 3589W 170.

[9] Bulletin officiel municipal de la Ville de Paris, 30 juin 1906.

[10] Bulletin officiel municipal de la Ville de Paris, 31 août et 2 novembre 1906.

 

 

 

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