Histoires de rue… L’alignement de la rue Beautreillis (fin)

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Le 27 rue Beautreillis, avant sa démolition (Bib. Ville de Paris)

Charbon et vins au n° 27

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les agents du cadastre, au cours de leurs passages, décrivent de la sorte l’immeuble du 27 rue Beautreillis[1] : « Cette propriété a son entrée par une porte d’allée. Elle consiste en un corps de logis sur rue, simple en profondeur », élevé sur caves doubles et voûtées en pierres, « d’un rez-de-chaussée, quatre étages carrés et le cinquième formant grenier. Construction en mauvais état, en moellons et pans de bois, desservie par un escalier peu facile ». Étroit, avec ses 8 mètres de façade à croisée unique sur 4 mètres de profondeur, l’immeuble se partage entre une boutique et de « très petites locations ». Jouxtant le côté gauche, une partie basse d’un niveau, « édifiée sur caves », est partagée avec la maison voisine[2].

Les travaux de restauration des façades et la reconstruction partielle des maisons des 25, 27 et 29 rue Beautreillis au début des années 1870[3] ont permis notamment la transformation des greniers en étages mansardés. La couverture de la maison est restée en tuiles. Au début du XXe siècle, les trois immeubles ne sont pas reliés à l’égout et la vidange du n° 27 se fait dans une fosse « commune avec les deux propriétés voisines ». « Au 5e étage, un couloir desservant l’immeuble [du n°] 29 pénètre dans les combles et dessert un WC appartenant au 29 ». « Le gaz n’existe que dans la boutique », où se trouve « le seul poste d’eau », mitoyen avec le n° 25. L’architecte-voyer note à cette époque que la « construction est en médiocre état et [que] l’entretien en est très négligé ».

Depuis 1854, la maison du n° 27 est la propriété de Jean Fayon, qui tient dans les lieux un commerce de bois et de charbon. Il meurt en 1876, et sa veuve, tout en gardant la propriété de l’immeuble, cède le fonds de commerce de la boutique, pour un loyer de 500 francs, à Hugon, demeurant rue Meslay dans le 3e arrondissement[4]. La veuve Fayon continue de demeurer au n° 27, dans le logement du 1er étage, jusqu’à son décès en 1896, puis la propriété passe à sa fille, Marie-Rosalie, qui a épousé en 1866 un marchand de vins de la rue Fontaine-au-Roi, Jean-Baptiste Bousquet. A l’époque de l’expropriation, en 1906, Marie-Rosalie Fayon vit retirée à Saint-Flour, dans le Cantal.

Rue Beautreillis, le bail de la boutique, après Hugon, est repris en 1883 par Viala, puis par le couple Pagès en 1898 pour l’ensemble de la maison et contre un loyer annuel de 1700 francs. Ceux-ci, qui vivent aussi dans le Cantal, à Paulhac, confient, ou sous-louent le bien à leurs gendre et fille, M. et Mme Rolland.

Les Rolland ont ajouté au commerce de bois et de charbon celui de vins et de liqueurs. Le mobilier de la boutique est « très sommaire » avec un « comptoir en étain de 1,20 m. de long, d’une table en bois, de quelques chaises, escabeaux et quelques étagères ». Si quelques gens de passage fréquentent la boutique, les clients sont surtout servis à domicile, le principal étant « M. Girard, tenant un établissement de bains rue Saint-Antoine ».

Au moment de leur expropriation, le couple a trois enfants, dont « deux placés à la campagne » et ils vivent dans le logement du 1er étage, composé d’une simple pièce avec cheminée. Un « garçon charbonnier », « nourri, entretenu et payé par mois 25 francs » est logé dans la pièce à l’étage de la partie basse de la maison. Les pièces des 2e au 5e étage sont louées respectivement 280, 240, 220 et 120 francs par an. A cela s’ajoutent 12 francs versés par Dufayel pour ses affichages publicitaires en façade.

Les Rolland ont « déclaré ne tenir aucune espèce de comptabilité ». Ils ne peuvent fournir que quelques factures d’achats de charbon ou de vins à l’architecte-voyer chargé d’évaluer l’indemnité d’expropriation et celui-ci établit une proposition à 5000 francs, soumise au jury chargé de trancher. On est loin des 23 107 francs revendiqués par les Pagès, véritables détenteurs du bail ; ils obtiennent finalement 10 000 francs d’indemnités. Les locataires des logements de l’immeuble, un autre Pagès, une dame Roger, Averland et Alberspie toucheront chacun moins de 200 francs.

Quant à l’indemnité à verser à Mme Fayon, la propriétaire de la maison, l’architecte voyer propose la somme de 25 000 francs. Son avocat en réclamait 56 000, et c’est finalement 43 000 francs que le jury lui accorde en dédommagement de la perte de son bien.

Marchand de vins et hôtel meublé au n° 29

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Le n° 29 rue Beautreillis et 47 rue Saint-Antoine (Bib. Ville de Paris)

Dernier immeuble du côté pair de la rue Beautreillis, le n° 29 forme l’angle sur la rue Saint-Antoine, où il porte le n° 47 [5]. Occupant une surface de 45,55 m², sa façade rue Beautreillis est de 12 mètres et celle rue Saint-Antoine de 4 mètres. « Les constructions occupent toute la surface ; elles sont élevées sur double caves voûtées avec chaînes en pierre, d’un rez-de-chaussée, quatre étages carrés et un cinquième sous combles. Le rez-de-chaussée de la façade est construit en pierre, le surplus en pans de bois et plâtre. Sur la rue Beautreillis une petite partie également sur caves ne comprend qu’un rez-de-chaussée d’un étage ». On a vu que les commodités du n° 29 sont installées au 5e étage du n° 27, mais au rez-de-chaussée, « un autre cabinet est desservi par un tonneau ». La construction est « en médiocre état comme gros œuvre » et « l’entretien est très négligé ».

En 1905, les propriétaires de l’immeuble sont Julien-Auguste Lebreton et son épouse Adélaïde-Justine Fournerie. Elle en a hérité en 1867 de ses parents, qui l’avaient acquis en 1854. Les Lebreton vivent à Neuilly-sur-Seine. Après avoir été louée à des marchands de vins au détail ou de charbon, la boutique ainsi que l’ensemble des logements sont repris en 1886 pour un bail de 15 ans par Langlois, puis par sa veuve en 1895. En plus du commerce du vin, celle-ci tient hôtel meublé dans les étages de la maison et paye un loyer annuel de 3600 francs à Julien-Auguste Lebreton.

Pour elle-même et son commerce, Mme Langlois occupe « les caves, le rez-de-chaussée, composé d’une boutique, d’une arrière-boutique et dépendances ». Les quatre premiers étages de la maison comprennent « chacun deux chambres et un cabinet, et au cinquième étage une chambre », lesquelles sont louées. Elle emploie un garçon, qui est nourri, logé et payé 50 francs par mois, et une « femme de journée », deux ou trois jours par semaine.

Dans sa boutique, dont le mobilier se compose d’« un comptoir en étain, de 5 tables de marbre, de 12 à 15 chaises en paille, d’une banquette, de 4 guéridons », elle vend « aux locataires de l’hôtel » et « aux gens de passage » vins, bières et liqueurs. La construction des ateliers Mettetal en 1903, au n° 17-19 de la rue, et d’une fabrique de produits chimiques au n° 23 lui ont d’ailleurs apporté une « augmentation de clientèle fixe »[6].

Pour augmenter ses revenus, et réduire d’autant le loyer de l’immeuble, la veuve Langlois, comme ses voisins, concède ses façades à l’afficheur Dufayel pour 150 francs l’année. Elle loue aussi une partie de sa terrasse à des marchands ambulants. Depuis 1888, Mme Caillet, marchande de volailles et de lapins, occupe une « baie pratiquée au mur et aussi le devant d’une des fenêtres de la boutique », cela pour un franc par jour. Là, elle tient son commerce sur un matériel se composant d’ «une table en bois blanc de 1 mètre de long, d’une table en fer, de deux étagères sur lesquelles sont quelques poulets ». Il lui arrive aussi de vendre des cartes postales. Selon elle, « la situation est particulièrement avantageuse en raison du marché volant qui se tient tous les matins en cet endroit » de la rue.

Mme Caillet habite au n° 26 de la rue avec son mari où ils louent 250 francs un « petit logement ». Désireuse d’obtenir le maximum de dédommagement d’expropriation, elle déclare faire pour 50 000 francs par an d’achats de volailles aux Halles, sans pouvoir vraiment présenter de comptabilité. Ce dont doute l’architecte-voyer qui calcule que même un petit bénéfice de 10 % rapporterait 5000 francs par an. Or le train de vie des Caillet montre que « le gain de ce ménage doit être limité au prix de sa nourriture et de son entretien ».

La veuve Langlois loue aussi depuis peu une autre partie de sa terrasse à mademoiselle Sabatier, qui, sur une table en bois blanc et des dessus de caisses à clairevoie, y vend du poisson. Ce commerce, selon ses dires, rapporte 25 francs par jour, et 50 les vendredis. Et jusqu’à 80 francs l’hiver quand elle propose des huîtres.

Pour les pertes qu’ils subissent du fait de l’expropriation, les Lebreton demandent la somme de 119 933 francs, alors que l’architecte-voyer a évalué la valeur de l’immeuble à 54 000 francs. Pour la veuve Langlois, son avocat Philippe de Las Cases revendique la somme de 38 230 francs, soit bien plus que les 10 000 francs proposés. Quant à Mme Caillet, on ne lui propose que 400 francs alors qu’elle réclame 16 500 francs. Après délibérations, le jury accorde le 13 juin 1907 une indemnité de 88 000 francs à Lebreton, propriétaire, et 15 000 francs à la veuve Langlois, locataire principale. Les époux Caillet n’obtiennent que 1 000 francs, bien loin de ce qu’ils espéraient. Les marchands de volailles poursuivront leur activité et quelques années plus tard, en 1912, ouvriront au n° 28 de la rue une boutique de volailler qu’ils tiendront jusqu’en 1926[7].

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La démolition

Les trois petits immeubles des 25, 27 et 29 rue Beautreillis sont démolis sans doute au cours de la seconde moitié de l’année 1907. En effet, un rapport du conducteur de travaux du 22 janvier 1908 précise qu’à la suite de l’élargissement de la rue Beautreillis, « un terrain d’une surface de 78,30m² a été réuni à la voie publique » et que la « mise en état de ce terrain peut être considérée aujourd’hui comme terminée, bien qu’il reste encore à bitumer une petite partie du trottoir de 13m² environ située dessous ou entre les étais, travail qui n’a pu être exécuté par suite de la présence de ces derniers ». Ces étais sont ceux qui ont dû être placés pour soutenir le mur pignon de l’immeuble du 47 rue Saint-Antoine, mitoyen des anciens 25-27-29 rue Beautreillis et fragilisé par leur disparition ; il forme désormais une façade aveugle sur l’entrée élargie de la rue Beautreillis. Et comme l’avait bien pressenti M. Gustave Bourse en 1906, la démolition des trois maisons laisse « disponible au-delà de l’alignement fini une parcelle de terrain insuffisante pour servir à des constructions, et si le propriétaire de l’immeuble contigu [le n° 47 rue Saint-Antoine] se refusait à acquérir cette parcelle, il subsisterait en façade sur la rue un mur pignon d’un aspect fâcheux au point de vue esthétique ». Occupé notamment par la pharmacie de L. Charton et par un marchand de beurre et d’œufs, Chapuis, l’immeuble du 47 rue Saint-Antoine est à son tour démoli en 1915 ou 1916[8].

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Par la suite, une construction d’un seul rez-de-chaussée, propriété de M. André Arnaud, marchand de vins, occupe le terrain libéré. En 1923, Arnaud dépose une demande de permis de construire pour surmonter d’un étage sa propriété du 25 rue Beautreillis et en faire l’immeuble que nous connaissons encore aujourd’hui. Mais cela est une autre histoire…

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Les photographies des trois maisons des 25, 27 et 29 rue Beautreillis présentées dans ces articles sont conservées à la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville et sont consultables ici. Il est possible de zoomer très finement les vues, et beaucoup de détails, comme les cartes postales en devanture du 29 ou les panneaux Dufayel, et peut-être aussi Mme Langlois sur son pas de porte, rappellent et illustrent de façon très vivante ce qu’ont rapporté les archives.

[1]Les archives consultées pour cet article sont, aux Archives de Paris, les cartons VOL11 248 Dossiers de voirie et permis de construire 1820-1925, 3589W 171 Casier sanitaire, D1P4 93 et 94 Calepins de propriétés bâties 1852, 1862 et 1876

[2] Voir plans des trois maisons dans l’ article précédent.

[3] Sur les protestations des notables de la rue Beautreillis à propos de ces travaux qui contreviennent aux règlements édictés sur l’alignement, voir ici..

[4] Archives commerciales de France, 16 mars 1876

[5] Le n° 47 a porté le n° 186 jusqu’à la renumérotation de la rue Saint-Antoine, en 1865, au moment où sa partie basse entre rue des Barres et rue de Fourcy devint la rue François Miron.

[6] L’histoire de ces établissements industriels de la rue Beautreillis fera l’objet d’articles… prochainement.

[7] Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature, années 1912 à 1926

[8] Le numéro 45 de la rue Saint-Antoine cesse d’apparaitre dans le Didot-Bottin après l’édition de 1915.

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