Histoires de quartier… La rue Neuve-Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 4 – La maison des veuves.

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Le porche d’entrée du passage Saint-Pierre, sous l’immeuble 164 rue Saint-Antoine, avec son poteau marquant le caractère privé de la voie.

Année 1876. Revenant de la rue Saint-Antoine avec quelques légumes achetés chez l’une des nombreuses marchandes des quatre saisons dont les charrettes à bras se succédaient le long des trottoirs, la veuve Bazot[1] passa devant la parfumerie Papin, et après la boutique du cordonnier, tourna à l’angle et s’engagea sous la voûte de l’immeuble du n° 164  qui débouchait sur le passage Saint-Pierre. Elle contourna le poteau qui interdisait l’accès de la voie privée aux attelages, en prenant garde de ne pas glisser sur les mauvais pavés et d’éviter les caniveaux où, hiver comme été, s’écoulaient vers la rue Saint-Antoine, les eaux de pluie et les eaux usées des habitations et des ateliers. La veuve Bazot parcourut sur une trentaine de mètres l’étroit  passage bordé de maisons et de murs que le soleil n’éclairait qu’à son zénith. A son extrémité se dressait un immeuble qui en barrait le fond et sous lequel s’ouvrait un porche.

Passé celui-ci, le cheminement continuait sur la droite sous une voûte longue d’une dizaine de mètres, « de cintre elliptique, en forme d’arête à son entrée et lambrissée en sapin jusqu’à son extrémité » [2], qui se terminait par un autre porche, de construction plus ancienne, ouvrant sur l’autre partie du passage Saint-Pierre.  Orientée est-ouest, la voie se prolongeait, plus large et plus aérée, jusqu’à la rue Saint-Paul où elle débouchait sous un dernier porche.

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Une vue du passage Saint-Pierre dans sa partie Saint-Antoine, avec au fond l’immeuble du n° 6 et le porche d’entrée du passage voûté. Il était situé presque exactement au point de rencontre actuel de la rue de l’Hôtel-Saint-Paul et de la rue Neuve Saint-Pierre.
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Autre vue. On aperçoit au fond au-dessus du porche l’enseigne du lavoir dont l’entrée est sous le passage voûté.

La veuve Bazot le savait-elle ? Ce passage voûté sur lequel était construit l’immeuble où elle vivait, au n° 6 du passage Saint-Pierre, avait été l’entrée du cimetière Saint-Paul jusqu’à sa fermeture après la Révolution française. Occupant l’essentiel de l’espace du quadrilatère formé par les rues Saint-Antoine, Beautreillis, Charles V et Saint-Paul et adossé au chevet de l’église Saint-Paul, ce cimetière, le deuxième plus important et plus ancien de Paris, avait contenu les restes de centaines de milliers de parisiens, enterrés là durant des siècles. Leurs ossements étaient alignés entassés dans les charniers qui l’encadraient de tous côtés. Après la démolition de l’église et la clôture du cimetière à la fin du XVIIIe siècle, les charniers élevés au XVIe siècle avaient été abattus ou intégrés dans de nouvelles constructions, et cinquante ans après, on avait même oublié jusqu’au souvenir de la nécropole. Ainsi en 1855, lorsque des ouvriers creusant une tranchée dans le passage découvrirent des ossements en nombre, la presse crut savoir d’ « après des investigations qui ont eu lieu […] que ces débris humains proviennent d’individus égorgés lors des massacres de la Saint-Barthélemy et enterrés à cet endroit qui  dépendait de l’ancien cimetière Saint-Merry »[3].

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La parcelle du n° 6 passage Saint-Pierre sur l’Atlas Vasserot (1830-1850). Les limites de la propriété ont été marquées en rouge. Les parties construites sont encore limitées et il n’y a aucune construction dans le jardin, ancienne partie du cimetière (couleur saumon), hormis au nord l’alignement des pavillons construits sur les anciens charniers.
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La même parcelle après 1860. Les constructions nouvelles du lavoir encombrent désormais l’ancien jardin.

Au fil des années, après l’abandon du cimetière, des constructions au-dessus et autour du passage voûté s’étaient agrégées les unes aux autres. Avec les ajouts, l’immeuble avait fini par s’imbriquer avec les maisons des n° 5 et 7 du passage, et face aux pavillons bâtis sur les anciens charniers, le jardin qui avait prospéré sur les tombes abandonnées cédait la place à un lavoir.

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L’entrée vers le lavoir, qui était celle de l’ancien cimetière, avec sa grille d’époque. La première porte à gauche permet d’accéder aux étages du corps de logis principal, la seconde aux pavillons.

Avant de s’engager dans l’escalier qui, à gauche lui permettrait de rejoindre le 3e étage où elle logeait, la veuve Bazot jeta un regard vers la taverne installée sous la voûte du passage.

Les portes et les fenêtres en façade n’apportaient guère de lumière à sa salle à boire. Une petite cuisine ouvrant derrière sur la cour du n° 5, surmontée d’un entresol, et une pièce sans feu complétaient le lieu qui venait d’être repris depuis le 1er juillet 1876 par le nommé Barret. Un débitant de liqueurs, Châtillon, renonçant à un commerce marqué plus que d’autres par la rotation rapide des tenanciers, lui en avait cédé le bail, et avec une ambition mesurée, Barret s’intitula gargotier. Il dut lui aussi rapidement renoncer et à son tour laisser la place. Dès 1878, le lieu fut occupé par un marchand de fruits par paniers et de vins au détail, Legrand, qui parvint à y subsister une douzaine d’années. Redevenu un débit de liqueurs et eau-de-vie à partir de 1891, la boutique sous la voûte vit de nouveau les tenanciers se succéder. La taverne avait ouvert au début des années 1860, peu après la création du lavoir et profitait de la clientèle de ce dernier. Il devait néanmoins compter avec la concurrence d’un autre débit de vins  installé un peu plus loin dans le passage côté  Saint-Antoine[4].

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Après l’angle à droite, le passage s’oriente vers la rue Saint-Paul. On aperçoit la voûte et son lambris en sapin. La porte en bois avec les graffitis enfantins donnait accès à la cour de l’école de garçons, au n° 8.

La veuve Bazot gravit les marches pour rejoindre le troisième et dernier étage de l’immeuble. Propriété de Charles-Eugène Mainé, qui habitait rue de Vaugirard, il était haut de deux étages carrés et d’un troisième mansardé et comptait 15 logements et chambres, tous loués. Le plus spacieux, au 1er étage, comportait trois pièces, dont deux avec cheminée, et une cuisine. Il était occupé par M. Blouin, le maître du lavoir voisin. Dans les cinq autres logements de l’étage, d’une ou deux pièces, vivaient Rouvier, garçon de bureau à la Loterie, Parent, qui exerçait le métier de corroyeur et Dufour, celui d’appareilleur ; Gauthier et sa femme, concierges de l’immeuble,  disposaient d’une pièce sans feu et d’une cuisine, en plus d’un cabinet servant de loge. Au 2e étage, dans quatre logements de deux pièces disposant pour certains d’une cuisine ou d’un cabinet habitaient deux artisans, un tabletier[5], Crochu, et un ciseleur, Helmann, et deux autres veuves, Mmes Bonnet et Marais. La dame Dufour se contentait d’une pièce.

La veuve Bazot atteignit le palier du dernier niveau. Son logement de deux pièces disposait d’un seul point de chauffe, et son loyer annuel était de 230 francs. Ses voisins, Pérutel, un garçon-boucher, et Ramblain, un chapelier, louaient chacun une chambre, tout comme la veuve Motot. Mme Bazot croisa d’ailleurs sur le palier une autre de ses voisines, Mme Bulot, qui comme elle vivait dans deux pièces. Mme Bulot aussi était veuve. On en comptait beaucoup dans l’immeuble.

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Le porche d’entrée en plein cintre du passage voûté côté Saint-Paul et son contrefort.

Familles comprises, ils étaient plus d’une cinquantaine de personnes à vivre dans l’immeuble (56 recensés en 1896 et 50 en 1900). Dans les années 1880, les deux logements de deux pièces du 3e étages où avaient vécu la veuve Bazot et la veuve Bulot furent divisés en deux pour accueillir plus de locataires, et les 17 logements de l’immeuble, ainsi que la taverne sous la voûte, disposaient au rez-de-chaussée d’un seul poste d’eau. Dans les couloirs de chaque étage et dans l’escalier, des ouvertures dans les descentes permettaient aux locataires d’évacuer leurs eaux usées, et on ne trouvait qu’un unique WC.

Bâtiment complexe comme le montrent les plans et les photographies, cette maison perchée sur sa voûte était aussi lieu de passage mais aussi carrefour. En plus de la porte d’entrée de l’escalier qui montait vers les étages, une autre donnait accès aux pavillons construits contre l’immeuble, et par une autre encore on pouvait accéder à la cour de l’école de garçons voisine. La grille en fer, contemporaine du cimetière[6] , servait désormais d’entrée au lavoir élevé dans le jardin qui, pendant un temps, avait succédé à la nécropole abandonnée.

En redescendant les escaliers mal éclairés par des vasistas, son panier de linge sous le bras, la veuve Bazot songea que cette pauvre maison avait au moins l’avantage d’avoir à ses pieds un lavoir pour laver son linge, se réchauffer l’hiver près de ses chaudières et aussi profiter de la compagnie et des conversations de ses voisines du passage Saint-Pierre et du quartier.

(à suivre)

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[1] Ce récit, qui cherche à restituer au plus près l’histoire d’un immeuble d’une partie aujourd’hui totalement disparue du quartier, a été rédigé sur la base d’informations tirées du dépouillement de documents administratifs conservés aux Archives de Paris : D1P4 1055 Calepin des propriétés bâties, Passage Saint-Pierre (années 1862, 1876, 1901) ; VO11 3372 Dossiers de voirie, Passage Saint-Pierre ; DQ18 263 Sommier foncier 1809- ; de sources imprimées (annuaires, , publications officielles, presse) ; de photographies (Commission du Vieux-Paris, BHVP). Les personnes citées, les lieux décrits et les faits et évènements énoncés l’ont tous été à partir des éléments tirés de ces sources.

[2] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 30 juillet 1898.

[3] Le Siècle, 8 avril 1855 et La Presse, 9 avril 1855.

[4] Sur la taverne, informations tirées de Archives de Paris D1P4 1055, et aussi de l’Annuaire général du commerce…, puis Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature… Didot-Bottin. Par déduction à partir des données fournies par les archives et par l’étude du plan Vasserot notamment, je crois pouvoir situer la taverne dans l’angle intérieur du passage voûté.

[5] « Les maîtres tabletiers ne font qu’un corps avec les peigniers. Leurs ouvrages particuliers sont des tabliers pour jouer aux échecs, au trictrac, aux dames, au renard avec les pièces nécessaires pour y jouer, des billes & billards, des crucifix de buis ou d’ivoire, d’où ils sont appelés tailleurs d’images d’ivoire enfin toutes sortes d’ouvrages de curiosité de tour tels que sont les bâtons à se soutenir, les montures de cannes, de lorgnettes et de lunettes, les tabatières, ce qu’on appelle des cuisines, des boites à savonnettes, & où ils emploient l’ivoire et toutes espèces de bois rares qui viennent des pays étrangers comme buis, ébène, brésil, noyer, merisier, olivier. Le domaine du tabletier est la Tabletterie », Encyclopédie méthodique, Paris, Panckoucke, 1791 (cité dans notice Wikipédia).

[6] L. Lambeau, L’ancien cimetière Saint-Paul et ses charniers. L’église Saint-Paul, la grange et la prison Saint-Eloi, Commission du Vieux-Paris, Annexes au procès-verbal, séance du 9 nov. 1910, p. 3 .

 

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