Histoires de quartier… La rue Neuve-Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 9 – Le passage Saint-Pierre, côté impair (2)

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Le Cabinet de lecture, d’après Henri Monnier, XIXe siècle
(BnF, Estampes et photographie)

Le 3 passage Saint-Pierre

Encastrée entre ses deux voisines, la maison du n° 3 du passage Saint-Pierre était une petite propriété de 60 m², présentant une façade de dix mètres sur le passage, mais profonde de seulement 7,50 mètres[1]. Elle était composée de deux corps de bâtiment accolés et sans doute indépendants à l’origine, les hauteurs de plancher étant différentes entre les deux. Réunies par un escalier sur lequel s’ouvrait directement la porte d’entrée, une partie gauche, qui comptait trois étages étroits à croisée unique, jouxtait une construction de deux niveaux à deux croisées, dont une éclairant les paliers. La maison, bâtie sur caves et dont le rez-de-chaussée était occupé par deux boutiques, ne disposait pas de cour, et l’arrière du bâtiment, « mitoyen pour l’air des deux courettes dépendant du n° 5/7 » [2], y prenait aussi son peu de lumière.

Des perruques et des livres

Comme toutes celles bordant le passage, la maison du 3 passage Saint-Pierre fit partie des biens gérés par la fabrique de Saint-Paul jusqu’à leur nationalisation pendant la Révolution française, en 1792. D’abord louée au citoyen Carlet en germinal an II (avril 1794), elle fut mise en vente le 18 thermidor an IV (5 août 1796) [3] et acquise par François Millet, un cordonnier habitant rue Montmartre, au n° 52. En 1811, celui-ci vendit la propriété à un maître perruquier, Pierre-François-Marie Boquet, qui y installa sa demeure.

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Plan du 3 passage Saint-Pierre vers 1830-1850 (extrait du Plan parcellaire Archives de Paris)

S’il occupa de l’une des deux boutiques pour sa pratique, Boquet loua la seconde à partir de 1819 à Jacques-Claude Bourotte qui fut breveté libraire le 20 juin 1820, obtenant ainsi l’autorisation de vendre et d’éditer des livres. Son local au 3 passage Saint-Pierre était aussi un cabinet de lecture où en contrepartie d’un abonnement ou d’une rétribution il était possible de venir lire journaux et ouvrages, et notamment les nouveautés. Lieux de sociabilité par excellence et substituts des rares et trop peu accessibles bibliothèques, ces cabinets ont prospéré entre le XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle, avant que la baisse du prix des journaux et des livres et l’essor de leur diffusion ne les privent peu à peu de leur clientèle habituelle[4]. Cette activité offrait à Bourotte un complément de revenu à son métier de libraire, mais aussi d’éditeur, s’il le fut au-delà du seul ouvrage sur lequel on trouve aujourd’hui mention de son nom,  Du carnaval ou les nouveaux engueulemens à l’usage de tous les masques et pour tous les genres de costumes.

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BnF – Département Littérature et Art

Dans cette pièce, une poissarde insulte ou éconduit dans un style parlé, plutôt grossier et drôle toute une suite de passants, voisins et prétendants avant d’être amadouée par un dernier amoureux. Cette petite brochure de 12 pages, imprimée sur un papier de mauvaise qualité, a pu être diffusée et utilisée pour des spectacles au moment d’un carnaval, alors que Bourotte avait également la qualité de costumier[5], comme l’indique la page de titre. Le libraire disposait visiblement d’une autre boutique située tout près de son cabinet de lecture, au 143 rue Saint-Antoine, dans l’actuel hôtel de Sully. Il mourut en 1829, et si son fils Elie-Jacques fut breveté en sa succession, c’est sa veuve qui jusqu’en 1835 poursuivit l’activité du cabinet de lecture au 3 passage Saint-Pierre[6].

 

Propriétaire en duplex et tir à l’arc

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Le 3 passage Saint-Pierre, encadré en jaune. A la suite se situaient le 5/7, le 6 et la voûte, déjà démolis à l’époque de la photographie (1910/11). (BHVP  détail).

Entre temps, en 1825, le maître perruquier Boquet avait vendu la maison à un employé du mont-de-piété, Jacques-Claude Duffraie. Après la mort de ce dernier en 1844, la liquidation de sa succession permit à Louis-François Gamard, propriétaire à Paris, d’acquérir ce nouveau bien par adjudication en 1853[7]. Il s’y installa avec son épouse Marie Ferrant en aménageant dans la partie gauche de la maison un appartement sur deux niveaux : au 2e étage, une pièce à feu avec ouverture sur le passage, augmentée dans le fond d’un cabinet en « deuxième jour », et se prolongeant par l’escalier dans une partie du 3e étage composée d’une pièce à feu côté passage, et d’une cuisine et d’une pièce sans feu sur l’arrière, éclairées par des baies donnant sur la courette voisine. Après la mort de ses parents, leur fils Louis-Gustave, qui préférait vivre rue des Francs-Bourgeois, hérita de la propriété en 1878.

Des deux boutiques de la maison, au milieu du siècle, nous savons que l’une d’elles fut , au moins en 1853, louée à un fabricant d’arcs, Hurpy[8]. Au XIXe siècle subsistaient, essentiellement dans les villes au nord de la Seine, plusieurs centaines de compagnies d’archers, héritières des confréries médiévales que les rois de France dotaient de franchises et de privilèges. En ce siècle de Révolution industrielle, on en comptait une dizaine à Paris. Au cours de grands rassemblements, elles concouraient entre elles et au milieu du siècle, elles disposaient de leur revue, l’Archer français [9].

Une dynastie de vitriers

En 1860[10] s’installait au 3 passage Saint-Pierre un peintre-vitrier, Alexandre Togni[11]. Il faisait partie d’une famille, peut-être d’origine italienne ou suisse, œuvrant dans les métiers du verre. En 1838, un Togni installé au 16 quai de Gesvre montait et vendait « des diamants à couper le verre, à tous prix »[12]. En 1839, et jusqu’en 1848, un autre Togni, associé aux frères Martinetti, était marchand de verres à vitres 57 rue Saint-Louis-au-Marais (aujourd’hui rue de Turenne). Était-ce ce même Togni, ou un autre, prénommé André, qui en 1854 installa 10 rue des Trois-Portes, près la place Maubert, un « magasin de gros et détail de toutes espèces de verres à vitres pour bâtiment et encadrement ; verres double épaisseur pour boutique et couvertures », magasin qui fut transféré dans les années 1870 rue de l’Hôtel-Colbert, et enfin rue Gallande dans les années 1880 ? En 1873, c’est un autre Togni, Auguste, qui ouvrait sa boutique de verres à vitres dans un autre quartier, rue Popincourt. Et dans les années 1880, il y a aura aussi un Togni vitrier aux Batignolles.

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Le 3 passage Saint-Pierre au niveau du rez-de-chaussée, avec l’enseigne des vitriers Togni. (BHVP  détail).

Quand en 1860 Alexande Togni arriva 3 passage Saint-Pierre en 1860, il s’associa d’abord avec un autre marchand de verre, Constant Guzzi installé dans la maison voisine, au n° 1, et lui aussi issu d’une famille de vitriers[13]. Mais dès l’année suivante, la société qui « avait pour objet l’exploitation d’un fonds de commerce de vitrier à Paris, Passage Saint-Pierre, n° 3 », où elle était établie, fut dissoute. Alexandre Togni obtint d’être nommé liquidateur et conserva pour lui seul l’entreprise et les locaux[14].

Ces derniers consistaient en la boutique située à la droite de la porte d’entrée de la maison. Elle était éclairée côté passage Saint-Pierre par une porte et deux fenêtres, et disposait en deuxième jour d’une cuisine. Pour se loger, Alexandre Togni et sa famille louaient un des deux petits logements du 1er étage, celui situé au-dessus de la boutique de gauche et composé d’une seule pièce à feu et d’un cabinet en deuxième jour. L’autre boutique, à gauche de la porte, au fond de laquelle on trouvait aussi une cuisine éclairée par un vasistas ouvrant sur la cour voisine était louée à des crémiers ou à des marchands de vins « au petit détail ». Un logement de deux pièces, dont une avec feu, et situé au-dessous de la boutique de Togni lui était associé.

En 1870, Alexandre Togni mourut, ou céda sa place à la tête de l’entreprise de vitrier à son fils Joseph. Dès cette année-là, celui-ci prit à bail l’ensemble des deux boutiques et des deux logements du premier. Il sous-loua ensuite jusqu’en 1878 la deuxième boutique et son logement à Goss, un marchand de vins, auquel succéda Lacroze, puis Rejeaud en 1881 et Boutet en 1888. En 1872, Joseph Togni, sans doute trop à l’étroit au n° 3, loua en plus dans la maison voisine, au n° 1, deux magasins pour un loyer annuel de 285 francs. En juillet 1879 enfin, c’est l’intégralité de la maison du n° 3 passage Saint-Pierre que Joseph Togni prit en location auprès de Gamard, son propriétaire, pour la somme de 1200 francs par an.

Était-ce le fils de Joseph, ce Togni âgé de 43 ans, habitant 3 passage Saint-Pierre dont la Gazette de France signalait le décès le 20 janvier 1880 ? Faute peut-être de successeur direct, Joseph Togni vendit son affaire de vitrerie sise 1 et 3 passage Saint-Pierre… à un autre Togni, prénommé Pierre, en juillet 1891[15].

Joseph et sa femme s’installèrent alors dans l’appartement en duplex où avait vécu Louis-François Gamard, jusqu’à sa mort en 1879, puis successivement un jaugeur-juré, un gardien de la paix et un brocanteur d’habits sans boutique. Joseph Togni mourut en 1893. Au même second étage sur la partie droite de la maison, on trouvait un autre petit logement de deux pièces dont une sans feu. Il fut loué un temps par Chalifour, un maçon, puis par les marchands de vin occupant l’une des boutiques de la maison. Au 3e étage, outre la partie supérieure  du duplex, un petit cabinet donnant sur la courette voisine et accessible par une terrasse était également mis en location.

En 1894, Pierre Togni signa un bail supplémentaire de 9 ans et le loyer pour la maison passa à 1500 francs annuel. Il continua à sous-louer la seconde boutique à des marchands de vins qui se firent parfois aussi hôtelier, François Boutet de 1897 à 1902, puis Bonel jusqu’en 1908. La veuve de Togni poursuivit l’activité de l’entreprise à sa mort en 1922, lorsque le passage Saint-Pierre, presque totalement disparu se transforma en rue Neuve-Saint-Pierre et en rue de l’Hôtel-Saint-Paul.

Dans l’ancien n° 3 du passage devenu n°1 de la nouvelle rue de l’Hôtel-Saint-Paul, un dernier marchand de vins également hôtelier, Saule, poursuivit son activité jusqu’à la fin des années vingt. Puis les Togni restèrent le seul commerce dans les lieux jusqu’à la démolition de l’immeuble en 1955.

(à suivre)

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[1] L’état de la maison et de ses occupants a été restitué à partir des sources suivantes : Archives de Paris : Plans parcellaires, Atlas Vasserot-Bellanger (1830-1850) et parcellaire municipal fin XIXe ; D1P4 1055 Calepin des propriétés bâties passage Saint-Pierre 1862 et 1876 ; 3589W1653 Casier sanitaire passage Saint-Pierre et rue Neuve-Saint-Pierre 1877-2007. Photographies : Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 1-EST-01199 Recueil iconographique Passage Saint-Pierre.

[2] Arch. de Paris, 3589W1653.

[3] Sommier des biens nationaux de la ville de Paris, conservé aux Archives de la Seine… , publié par H. Moran et L. Lazare, Paris, Cerf, 1920, 2 vol., Tome 2, p. 530. La maison portait alors le n° 8.

[4] Sur les cabinets de lecture, voir entre autres références, Françoise Parent-Lardeur,  Les Cabinets de lecture à Paris sous la Restauration, Paris, Payot, 1982.

[5] Mais il ne semble pas être référencé sous cette qualité et à cette adresse dans les almanachs et autres annuaires de cette époque. Cette activité a peut-être été éphémère.

[6] Almanach du commerce de Paris…, Paris, bureau de l’almanach, années 1819 à 1835 ; Répertoire du commerce de Paris…, Paris, bureau du répertoire, années 1828 et 1829 ; Roméo Arbour, Dictionnaire de femmes libraires en France (1470-1870), Genève, Droz.

[7] Archives de Paris, DQ18263 Sommier foncier 1809-1859.

[8] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, Paris, Société des annuaires, année 1853.

[9] Dictionnaire de la conversation et de la lecture…, pub. sous la dir. de W. Duckett. Supplément…, Paris, Firmin-Didot, 1864. Tome 1, p. 233.

[10] La chronologie est, sauf indication contraire, établie à partir des volumes annuels de l’Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, Paris, Société des annuaires et de l’Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration [Texte imprimé] : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, Paris, Firmin Didot et Bottin réunis.

[11] Parfois orthographié Togny, selon les cas. Nous privilégions Togni, plus fréquemment utilisé.

[12] Petites affiches figurative, journal d’annonces…, 19 août 1838.

[13] Un Guzzi tenait une boutique de vente et montage de diamants pour vitriers et miroitiers 100 rue de Rivoli entre la fin des années 1850 et les années 1870 (Almanach-annuaire… op. cit., années correspondantes).

[14] Gazette nationale ou Moniteur universel, 16 juillet et 31 août 1861.

[15] Archives commerciales de France, 29 juillet 1891.

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