Histoires de quartier… La rue Neuve Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 11 – La percée vers la rue Beautreillis (2e partie)

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L’immeuble disparu du 21 rue Beautreillis, situé à l’emplacement de l’actuel débouché de la rue Neuve-Saint-Pierre. Photographie prise en août 1912 (Coll. Musée Carnavalet).

Le 21 rue Beautreillis

Le 29 mars 1912, le Conseil municipal autorisait le Préfet de la Seine à « acquérir à l’amiable de Mme veuve Loron, l’immeuble 21 rue Beautreillis, moyennant le prix forfaitaire de 315 000 francs » en vue de l’ « ouverture d’une voie nouvelle sur l’emplacement du passage Saint-Pierre » [1]. Cette opération faisait suite au décret du 3 février 1912 déclarant d’utilité publique l’élargissement du passage Saint-Pierre et son prolongement jusqu’à la rue Beautreillis [2]. La vente de l’immeuble fut signée le 15 juin 1912 [3].

En décembre de la même année, sollicité à propos de sa démolition prochaine, Lucien Lambeau, secrétaire général de la Commission du Vieux-Paris, qualifiait l’immeuble de « petite construction sans caractère » et jugea qu’ « aucun objet n’[était] susceptible d’être conservé ». Il proposa toutefois qu’une photographie soit prise de la façade sur rue [4]. C’est là le seul témoignage visuel qui nous reste de la maison qui occupait alors ce qui correspond aujourd’hui au débouché sans grâce de la rue Neuve-Saint-Pierre sur la rue Beautreillis.

Les plans parcellaires de la Ville des années 1830-1850 et de la fin du XIXe siècle[5], les documents cadastraux[6] et la presse permettent toutefois de tenter une restitution de cet ensemble disparu composé de plusieurs bâtiments, à l’architecture complexe, fruit sans doute de phases successives de construction.

La propriété porta d’abord le numéro 13 de la rue Beautreillis. Elle en devint le numéro 21[7] en 1839, après la réunion de la rue Beautreillis avec la rue Gérard Bocquet, qui la prolongeait depuis la rue Charles V jusqu’à la rue des Lions-Saint-Paul[8].

La maison du malheur ?

En 1809, la demeure appartenait à Marie-Charlotte Drouyn de Vandeuil (1752-1814), fille de Pierre-Louis-Anne Drouyn de Vandeuil, qui avait été propriétaire de l’hôtel de Lesdiguières. Elle était la veuve de Charles-Honorine Berthelot de La Villeurnoy (1749-1799) qui fut à l’époque du Directoire l’un des chefs de l’agence royaliste appelée Club de Clichy. En 1797, ces agents des princes Bourbon exilés tentèrent de susciter, en vain, un soulèvement militaire. Arrêtés, ils bénéficièrent cependant de la bienveillance des juges, et Berthelot de Villeurnoy ne fut condamné, en germinal an V (avril 1797), qu’à un an de prison. Malheureusement pour lui, le coup d’État des Directeurs du 18 fructidor an V suivant (4 septembre 1797), dirigé contre la majorité royaliste du Conseil des Cinq-Cent, accentua la répression contre les partisans des Bourbons, y compris ceux déjà emprisonnés. Berthelot de Villeurnoy, avec d’autres anciens conspirateurs, vit sa peine aggravée et il fut finalement condamné à la guillotine sèche, la déportation en Guyane. Il mourut à Sinnamary en 1799 [9].

Au début du XIXe siècle, le locataire principal des bâtiments du 13(=21) rue Beautreillis était un entrepreneur originaire de Lyon nommé Maximilien-Jean-Baptise Debrioude. Marié en 1799 à Paris à Madeleine Caron[10], il avait installé dans sa location une filature de coton[11] spécialisée dans la « fabrique de calicots piqués et de basins »[12]. Ses affaires étant alors prospères, il put, en novembre 1812, acheter l’ensemble de la propriété à la veuve de Berthelot de Villeurnoy [13].

Paris fut en effet à partir de la période révolutionnaire le centre de l’industrie cotonnière en France. Avec le développement de l’utilisation de machines anglaises, au début du XIXe siècle, la « capitale se hissa au premier rang dans la production de fils de coton »[14]. Comptant chacune plusieurs milliers de broches et utilisant comme source d’énergie la force des chevaux, ou pour certaines la vapeur, voire « l’énergie humaine »[15], ces installations industrielles nécessitaient de vastes espaces, et on peut supposer que l’ensemble des bâtiments composant le 13(=21) rue Beautreillis était occupé par la filature de Debrioude.

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Bazar parisien, ou tableau raisonné de l’industrie des premiers artistes et fabricants de Paris, par Charles-Malo, … – Paris, au Bureau du Bazar parisien, 2e éd., 1822-1823, p. 138 (BnF – Gallica).

Mais dès les années vingt du XIXe siècle, les entreprises parisiennes furent fortement concurrencées par de nouvelles filatures installées en Normandie, en Alsace et en Flandre qui disposaient d’un meilleur accès aux sources d’énergie hydraulique ou au charbon pour leurs machines à vapeur, et aussi d’une main d’œuvre moins coûteuse. Comme beaucoup d’autres, la filature de Maximilien Debrioude ne put résister, et le 3 juin 1822, il fut déclaré « en faillite ouverte » par le tribunal de commerce qui ordonna la pose de scellés à son domicile et « partout ailleurs où besoin sera », et en outre que « la personne dudit failli sera mise en dépôt dans une maison d’arrêt pour dettes »[16].

Pour apurer celles-ci, Debrioude vendit la maison le 17 octobre 1824 à un rentier, Jean-Baptiste Riquier, et à son épouse, Marie-Geneviève-Constance Bouvanier, qui habitaient rue des Moulins[17]. Riquier mourut un an plus tard, en octobre 1825. Outre sa veuve et son fils, Jean-Baptiste-Aimé, ses autres héritiers furent ses deux petits-enfants orphelins de sa fille Constance, décédée en 1821. Leur père, Charles-Jean-Joseph de Barber, remarié, eut quelques années plus tard une fin tragique, comme le rapportèrent les journaux.

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La Quotidienne, 5 juillet 1829 (Retronews).

Après la mort de Marie-Geneviève-Constance Bouvanier, en 1843, son fils réunit l’ensemble des parts et devient l’unique propriétaire de l’ancien 13, devenu 21, rue Beautreillis. En 1849, sans doute après son décès, l’ensemble fut acquis par l’époux de sa nièce Louise-Angèle-Mérici de Barber, Guillaume-Napoléon-Gabriel Delaruelle [18],  docteur en médecine et auteur d’une thèse sur le rhumatisme articulaire aigu[19]. Delaruelle mourut en 1851, laissant la propriété à sa veuve. Un an plus tard, en novembre 1852, celle-ci épousait en secondes noces un ancien officier, Eugène-Justin-Pierre Brissot-Thivars[20].

Né en 1820, il était le fils de Louis-Saturnin Brissot-Thivars, libraire plusieurs fois inquiété pour ses opinions bonapartistes sous la Restauration, et neveu du conventionnel Brissot de Warville, guillotiné avec les Girondins en 1793[21].

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Illustration tirée du Passepoil, 15e année, n° 3 (1935)

Adjudant-sous-officier à la Martinique dans le 2e régiment d’infanterie de marine, Eugène Brissot-Thivars avait été promu sous-lieutenant par ordonnance royale du 22 octobre 1843[22]. Il fut aussi chef de bataillon de la garde nationale mobile et commissaire du bureau de bienfaisance du 11e arrondissement. C’est à ces titres et pour ses « dix-huit ans de service et quatre campagnes », qu’il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur le 25 septembre 1861, ainsi que pour sa « mention honorable à la suite de l’insurrection de juin 1848 » [23]. Il faut dire qu’il s’illustra en délivrant « trente gardes mobiles qu’un potier de terre de la rue de La Roquette avait enfermés dans un de ces immenses fours qui servent à cuire la poterie » et qu’il sauva en arrivant « un quart d’heure seulement après que le feu avait été allumé »[24].

En 1863, il vivait avec son épouse au 48 boulevard Beaumarchais. Il mourut au mi-temps des années 1860-1870, et, veuve pour la seconde fois, son épouse Louise-Angèle-Mérici, redevint seule propriétaire du 21 rue Beautreillis. Elle quitta alors le boulevard Beaumarchais et déménagea 43 avenue de Neuilly[25 et notes additionnelles].

Les derniers propriétaires du 21 rue Beautreillis furent Pierre-Georges Loron, un négociant en vins, et son épouse, Anna-Eugénie Dubief, elle-même fille de négociant en vins [26]. Louise-Angèle-Mérici de Barber ou ses héritiers leur vendirent la propriété dans les années 1890[27], et devenue veuve, Anna-Eugénie Loron-Dubief[28] conserva la jouissance de l’immeuble jusqu’à sa vente à la Ville de Paris en 1912.

(A suivre)

______________________________________________________________

[1] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 1er mai 1912. Délibérations du conseil municipal du 29 mars 1912.

[2] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 5 mars. Décret du 3 février 1912.

[3] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 6 juillet 1912.

[4] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 11 décembre 1912.

[5] Archives de Paris, plans parcellaires, Plan 1830-1850 et Plan fin XIXe siècle.

[6] Archives de Paris, Calepin des propriétés bâties, D1P4 93 (années 1852 et 1862), D1P4 94 (années 1876 et 1901), Sommier foncier rue Beautreillis, DQ18 267.

[7] La double numérotation de la propriété voisine, constituée de la réunion de deux hôtels (l’hôtel de Hameret et l’hôtel de Croisilles, puis de Plancy, démolis en 1903. Cf. Danielle Chadych, Le Marais, évolution du paysage urbain, Paris, Parigramme, 2014, page 201), a été source de quelques confusions lors de la renumérotation de 1839. D’abord numérotée 9/11 avant cette réforme, la propriété prit le numéro simple 17 à ce moment-là, avant d’être rectifiée en 17/19. Mais le temps que cela soit corrigé, au bout d’un ou deux ans, ce décalage fut répercuté sur la numérotation des immeubles impairs suivants. Notre immeuble au numéro 21 porta ainsi le numéro 19, et le sommier foncier notamment (Archives de Paris, DQ18 267) porte mention de cette numérotation provisoire et de sa correction. Plus gênant pour nos recherches, cette erreur et les confusions qui s’en suivirent se retrouvent dans les annuaires et almanachs des années 1839 à 1841, voire 1842. Nos artisans et commerçant des n° 17/19 sont référencés tantôt au 17 ou au 19, tantôt au 21 ; ceux du n° 21 tantôt au 19, ou au 23… La reconstitution de l’implantation des boutiques et ateliers, que l’on souhaite la plus exacte, a nécessité beaucoup de recoupements pour lever le plus d’incertitudes possibles.

[8] La rue Neuve-Saint-Paul fut renommée rue Charles V en 1864.

[9] Propriété du 21 rue Beautreillis établie d’après Archives de Paris, DQ18 267 Sommier foncier. Sur Berthelot de Villeurnoy, voir sources généalogiques (Geneanet). Sur la conspiration de 1797 et le procès, voir Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlemens… par J. B. Duvergier, Paris, Guyot et Scribe, 1825, Tome 9, p. 328-333. Etudes religieuses, historiques et littéraires, pub. par des Pères de la Compagnie de Jésus, Tome 12 (1877), p. 270.

[10] Archives départementales Paris, AD75 Mayet numérisé par Geneanet.

[11] Elle est citée dans l’inventaire des filatures dans le Rapport du jury sur les produits de l’industrie française, présenté à S.E.M. de Champagny, ministre de l’intérieur, Paris, Imprimerie impériale, 1806, p. 255.

[12] Dictionnaire topographique des environs de Paris, comprenant le département de la Seine en entier, et partie de ceux de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et de l’Oise…, rédigé par Charles Oudiette…, Paris, Dentu, 1812, p. 435.

[13] Archives de Paris, DQ18 267…

[14] David Pinkney, Paris, capitale du coton sous le Premier Empire, Annales Economies-Sociétés-Civilisations, 5e année, n° 1, 1950, p. 56-60, p. 56 (consulté sur Persée).

[15] David Pinkney, op. cit., p. 58.

[16] Bulletin de commerce (supplément au Journal de Paris), 11 juin 1822.

[17] Archives de Paris, DQ18 267…

[18] Archives de Paris, DQ18 267…

[19]   Guillaume-Napoléon-Gabriel Delaruelle, Du rhumatisme articulaire aigu, thèse de médecine, Paris, 18 mai 1847.  (Catalogue BnF).

[20] https://www.geneanet.org/archives/releves/depgn28834/65028 et Archives de Paris, Calepin des propriétés bâties, rue Beautreillis 1852-1862, D1P4 93.

[21] Voir sa notice dans BnF-Data.

[22] Annales maritimes et coloniales, 28e année, 3e série, T. 80, Paris, Imprimerie royale, 1843, p. 1111.

[23] Bulletin des lois de l’Empire français, 2e semestre 1861, partie supplémentaire, T. 18, Imprimerie impériale, 1862, p. 532.

[24] Gazette de France, 29 juin 1848.

[25] Archives de Paris, D1P4 94.

[Notes additionnelles ajoutées le 23 juin 2020: A propos de l’héritage de Jean-Baptiste Riquier et de son épouse, Marie-Geneviève-Constance Bouvanie, on a (re)découvert, un peu tard, dans l’ouvrage de Charles Lefeuve (1818-1882), Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, Paris-Bruxelles, 1873, p. 246-247, le passage suivant qui éclaire d’un jour particulier les conditions de sa transmission : « [le 21 rue Beautreillis] appartenait, sous le règne de Louis-Philippe, à une dame âgée, qui laissa deux héritiers : M. Riquier, pharmacien à Paris, qui était son fils, et une enfant, qui était sa petite-fille ; une licitation [1] eut lieu, et Riquier parut faire une bonne affaire en achetant la maison 120 000 francs : la part de sa cohéritière était représentée par une inscription hypothécaire de 60 000. Vint la révolution de 1848, au moment où l’adjudicataire avait ses comptes à régler avec les entrepreneurs qu’il avait chargé de réparer la propriété de fond en comble. Pendant que l’impôt de 45 centimes [2] grevait à l’extraordinaire tout ce qui était bien-fonds, comment se payèrent les loyers ? La plantation des arbres de la Liberté et des drapeaux fut accompagnée et suivie d’une longue série d’illuminations forcées. En revanche, l’obligation de payer avait cessé pour les locataires du malheureux Riquier, que ne tardèrent pas à faire exproprier ses créanciers, qui devaient alors à leur qualité de travailleurs d’être mieux écoutés des juges que les propriétaires les plus chargés de dettes, de famille et de contributions. Cette fois les enchères ne montèrent qu’à 53 000 francs ; l’adjudication était prononcée au profit de la nièce, créancière principale, qui se maria, fut bientôt veuve et épousa en secondes noces M. Brissot, fils ou neveu du conventionnel. M. Riquier a donc été ruiné et sa nièce enrichie par la force des choses. Mais au même temps, entre cohéritiers, celui qui s’appliquait ainsi les parts des autres à vil prix avait souvent eu l’habileté de provoquer, directement ou indirectement, la sortie de l’indivision, et le même procédé, fort indélicat, mais légal, réussissait à simplifier la raison sociale dans les entreprises commerciales ; tant il y a que les malheurs publics faisaient riches de malhonnêtes gens ».

Éclairages sur cet extrait :

1) Vente publique d’un bien meuble ou immeuble afin de mettre fin à une indivision, notamment dans le cadre d’une succession.

2) Impôt créé le 16 mars 1848 pour faire face aux difficultés budgétaires du Gouvernement provisoire. Il représentait une augmentation de 45% sur les quatre contributions directes (foncière, mobilière, portes et fenêtres et patente). Fort impopulaire, il pesait sur les paysans mais aussi sur les propriétés immobilières (source Wikipédia).

[26] Le Droit, 15 juillet 1881, à propos de la liquidation de l’entreprise de négoce en vins du père de Mme Loron-Dubief.

[27] D’après Archives de Paris, D1P4 94.

[28] Anna-Eugénie Loron-Dubief mourut en 1923 à Bourg-la-Reine (L’Echo de Paris, 12 juillet 1923).

3 réflexions sur « Histoires de quartier… La rue Neuve Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 11 – La percée vers la rue Beautreillis (2e partie) »

  1. Merci de cet article et de la photo qui nous donne à imaginer la rue beautreillis sous un autre jour. Avec l’article précédent qui donne accès au journal et à toute une mine d’histoires, c’est toujours un voyage dans le temps à la (re)découvrte de notre quartier.
    Merci de tout ce beau travail

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  2. Percée et ressuscitée par votre sagacité persévérante la rue Beautreillis nous est rendue vivante et ses habitants deviennent des voisins de quartier .
    Votre recherche me rend encore plus curieux de connaître le prochain numéro. …Merci

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