Histoires d’immeuble… Le 23 rue Beautreillis, immeuble industriel (1)

Atelier de menuisier (BnF Gallica).

On l’a un peu oublié, mais la rue Beautreillis, comme les rues voisines et l’ensemble du Marais, était au XIXe siècle une zone où l’artisanat et même l’industrie s’étaient massivement installés dans les demeures anciennes. L’hôtel qui jusqu’à sa transformation il y a cent-cinquante ans occupait l’emplacement du numéro 23 de la rue en est une bonne illustration.

Construit sous Louis XIII, il s’ornait alors d’une porte cochère, de boiseries et de cheminées dans le style de ce règne selon Charles Lefeuve qui notait qu’il avait certainement été édifié en même temps que l’hôtel voisin du numéro 21, les deux constructions ayant la même architecture[1]. Elles étaient également implantées sur des parcelles aux proportions identiques, étroites sur rue et toute en profondeur. L’hôtel du n° 23  se composait d’un premier corps de logis sur rue, avec porte cochère doublée d’une porte simple. Il s’élevait sur caves d’un rez-de-chaussée, d’un étage carré et d’un second lambrissé. Un autre corps de logis de deux étages carrés et d’un troisième en mansarde, en aile à droite sur la cour, se prolongeait jusqu’à la rue. Au fond de la cour, on trouvait le corps de logis principal, « élevé d’un rez-de-chaussée au-dessous du sol », de trois étages carrés et d’un quatrième sous combles. Derrière, se dressait encore un dernier corps de bâtiment « éclairé sur deux petites cours et de même élévation que le précédent ». Dans la cour principale, à gauche et face à l’aile droite, une autre aile « distribuée en remises et couverte en terrasse » avait été bâtie. Tous ces bâtiments étaient desservis par deux escaliers. Au moment où cet état des lieux était dressé, au milieu du XIXe siècle, l’ensemble des constructions « en pierre, moellons et pans de bois [était] en mauvais état »[2]. Il y avait longtemps que l’hôtel avait perdu son lustre.

Plan de l’immeuble du 15 rue Beautreillis, devenu le n° 23, dressé entre 1810 et 1830 (Archives de Paris. Plan parcellaire).

A la fin du XVIIIe siècle, il appartenait en propriété indivise aux frères Maupertuis, et la moitié fut confisquée à la Révolution, après l’émigration de l’un des deux[3]. Cette part de propriété fut vendue comme bien national par adjudication le 29 floréal an VI (18 mai 1798) à Rémy de Perthuis[4].

Le chevalier Rémy de Perthuis de Germiny de Laillevault (1726-1802) avait été sous l’Ancien régime conseiller à la chambre des requêtes du Parlement de Paris[5] et il fut pourvu conseiller du roi contrôleur ordinaire des guerres le 17 mai 1778[6]. Propriétaire et marchand de bois dans l’Yonne, il était l’auteur d’ouvrages sur la gestion des forêts, dont un Traité de l’aménagement et de la restauration des bois et forêts en France publié après sa mort par son fils Léon de Perthuis[7] (1757-1818).

Ce dernier, après avoir quitté la carrière militaire en 1791, travailla dans la lignée de son père et publia mémoires et études sur l’économie rurale et forestière, l’agriculture et l’architecture rurale[8]. Marié en 1791 à Geneviève-Henriette Garnier-Deschesnes, domicilié dans son hôtel  de la rue Beautreillis, il faisait partie des 550 habitants les plus imposés du département de la Seine en 1808[9]. L’Empire le fit baron en 1813, et la Restauration le confirma dans son titre en 1816. L’année suivante, le 30 juin 1817, il vendit sa propriété de la rue Beautreillis[10] qu’il ne devait habiter que par intermittence, lui préférant l’Yonne où l’occupaient ses terres et ses bois ainsi que ses fonctions dans l’administration départementale.

L’acquéreur de l’hôtel fut un négociant en grains, Claude Ridard, et son épouse, Marguerite-Sophie Primant. Ils le vendirent à leur tour le 11 juillet 1825 à Marie-Eustache-Julien Pille, marchand de bois domicilié rue des Marais du Temple, n° 20. Après sa mort, le 18 septembre 1850, ses nombreux héritiers mirent en vente par adjudication l’immeuble, et François Frémy et sa femme Louise-Annette Lavigne devinrent le 29 mars 1851, pour la somme de 56 400 francs, les nouveaux propriétaires de l’hôtel[11].

Le papier de verre des ébénistes.

Jusqu’à cette date, les Frémy étaient locataires dans l’immeuble. Leur fabrique de papiers de verre en occupait alors la plus grande partie[12]. C’est le père de François, Charles-Germain-Aunaise Frémy, qui avait installé en 1814[13] dans l’ancien hôtel ce qui ne devait être alors qu’un modeste atelier d’artisan. Sa grande idée, avec quelques autres en France à cette époque, fut de fabriquer du « papier à polir », invention allemande dont l’usage datait de 1792[14]. Avant cette date, « on se servait généralement de peaux d’animaux marins, comme le chien de mer, ou de la presle, pour le polissage des bois employés dans l’ébénisterie », et la consommation et le prix de ces peaux rendaient leur usage « extrêmement difficile pour les petites industries »[15].

L’installation par Charles-Germain Frémy de son atelier de fabrication de papier verré dans cet ancien hôtel ne fut peut-être pas sans rapport avec la présence en ses murs, et aussi dans ceux de l’hôtel voisin comme dans d’autres maisons de la rue Beautreillis, en ce début du XIXe siècle, de nombreux artisans du meuble et du bois. On avait déjà vu que les hôtels jumeaux des n° 21 et 23 regroupaient alors toute une communauté à la fois professionnelle et nationale, ou du moins linguistique, d’ébénistes et d’artisans du bois. Ils étaient les descendants d’artisans originaires d’Allemagne et de Suisse spécialisés dans la fabrication de meubles, arrivés à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles et qui ont marqué par leur savoir-faire et leurs techniques l’histoire de l’ébénisterie française. En ce début de XIXe siècle, ces hommes nommés Nestlé, Zchender, Gsells, Martin-Merck, Picart, Heinz ou Hiolle, mais aussi le marbrier Saulny ou le « doreur et peintre en bâtiment et meubles, assortiments et moulures »[16] Blanche occupaient les ateliers installés dans les différents corps de bâtiment de l’ancien hôtel des Maupertuis. Auprès de Frémy, ils trouvaient sur place le papier de verre ou le papier émerisé nécessaire à leur métier.

En 1832, Charles-Germain Frémy passa la main et transmit par vente sa « fabrique de papier de verre » à son fils François[17].  Né vers 1800, « ouvrier depuis [son] enfance », il avait été lampiste, puis tailleur de pierre avant de succéder à son père[18]. En une trentaine d’années, il allait convertir l’atelier artisanal de fabrication de papier verré et émérisé en manufacture, et transformer le 23 rue Beautreillis en immeuble industriel.

(à suivre)

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[1] Charles Lefeuve, Les maisons anciennes de Paris sous Napoléon III, 5 vol., Paris, A. Faure, 1863-1865, tome 1, p. 20-21. Il faut aussi noter qu’entre la fin des années 1820 et le début des années 1840, la numérotation côté impair des maisons de la rue Beautreillis, à partir du n° 17, a souvent été aléatoire. Ce dernier numéro ayant parfois été regroupé avec le n° 19 (comme aujourd’hui), ou parfois non. Cela a généré à partir de là des imprécisions dans l’attribution des numéros aux propriétés de la rue et des fluctuations dans les adresses indiquées dans les almanachs et les annuaires, voire dans les documents officiels. On pouvait être domicilié au n°21 une année, au n° 23 l’année suivante, voire aux deux en même temps selon les publications ! Cette confusion, aggravée par la renumérotation générale de la rue après la fusion avec la rue Gérard Beauquet en 1838, est par exemple à l’origine de beaucoup de corrections et de ratures sur les registres du Sommier foncier de ces années-là.

[2] Archives de Paris, D1P4 93 – Calepin des propriétés bâties, année 1852.

[3] Charles Lefeuve, op. cit., p. 20-21.

[4] Ville de Paris. Recueil des clauses connues sous le nom de Réserve domaniale imposées aux acquéreurs de bien nationaux ou hospitaliers, et de celles consenties par divers propriétaires pour l’élargissement ou le percement des voies publiques dans la ville de Paris depuis 1790…, rédigé par A. Bernard, Paris, 1897, p. 37.

[5] Jacqueline Lucienne Lafon, La Révolution française face au système judiciaire d’Ancien régime, Genève, Droz, 2001, p. 253. Compléments biographiques également trouvés dans la base Généanet.

[6] Journal de Paris, 29 mai 1778.

[7] Mémoires tirés du traité de la conservation et de l’aménagement des forêts, … un projet de code complet des eaux, chasses et forêts, Paris, Brosson, an VIII [1800] et Traité de l’aménagement et de la restauration des bois et forêts de la France, Paris, Huzard, 1803.

[8] Sur Léon de Perthuis, voir une Notice biographique sur M. Léon de Perthuis de Laillevaut, lue à la séance publique de la Société royale et centrale d’agriculture, le 18 avril 1819, par M. Silvestre, secrétaire perpétuel de la Société, Paris, Huzard, 1819, sa notice Wikipedia, et Data-BNF pour sa bibliographie.

[9] Almanach de Paris, capitale de l’Empire, et annuaire administratif et statistique du département de la Seine pour l’année 1808…, par P.-J.-H. Allard, Paris, 1808, p. 314.

[10] Archives de Paris, DQ18 267, Sommier foncier, rue Beautreillis.

[11] Archives de Paris, DQ18 267, op. cit.

[12] Archives de Paris, D1P4 93, op. cit.

[13] « Cette maison, fondée en 1814,… » in Catalogue explicatif et raisonné des produits admis à l’exposition quinquennale de 1844 : précédé de la liste générale des objets exposés… avec des notes explicatives et descriptives sur les produits les plus remarquables… (2e édition), Paris, Aubert et Cie, 1844, page 88.

[14] Bulletin de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, 1864. 62e année. 2e série, tome 11, p.218 (CNAM-CNUM bibliothèque numérique du CNAM) http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?BSPI.63/227/80/798/1/768

[15] Le Panthéon de l’industrie : journal hebdomadaire illustré, 4e année, n° 194, 22 décembre 1878, p. 443.

[16] Noms relevés à partir de : Almanach du commerce et de toute les adresses de la Ville de Paris, Paris, Fabre, B. Duchesne, 1798-1799 ; Almanach du commerce de Paris, par Duverneuil et J. de La Tynna, Paris, Bureau de l’Almanach…, 1797-1838  ; Almanach du commerce de Paris, contenant plus de 50 000 adresses précises, par Cambon, Paris, Cambon, 1840-1841 ; Répertoire du commerce de Paris, ou almanach des commerçants…, par M.-A. Deflandre, Paris, Bureau du Répertoire du commerce de Paris, 1828-1829 ; Almanach général des commerçants de Paris et des départements, contenant plus de 100 000 adresse, par Cambon, Paris, Bureau de l’Almanach des commerçants, 1837-1841 ; Almanach-Bottin du commerce de Paris, des départements de la France…, par Sébastien Bottin, Bureau de l’Almanach du commerce, 1839-1856 ; Almanach de plus de 45 000 adresses du commerce de Paris…, Paris, 1843 ; Annuaire général du commerce et de l’industrie ou Almanach des 500 000 adresses de Paris…, Paris, Société des annuaires, 1838-1856 ; Almanach-annuaire du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de d’administration…, Paris, Firmin-Didot, 1857-1908. Sur Hiolle, voir aussi nos articles Bavure policière sur l’Île Louviers (17 et 24 décembre 2017).

[17] Archives nationales. Documents du minutier central des notaires de Paris concernant l’histoire économique et sociale (1800-1830), Paris, Centre historique des Archives nationales, 1999. [inventaire. Réf. N° 2258].

[18] François Frémy, Observations adressées à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale relatives aux moyens pratiques d’améliorer les conditions des ouvriers, Paris, Beaulé et Maignans, s.d. [1848], p. 3.

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