Histoires d’immeuble… Le 23 rue Beautreillis, immeuble industriel (2)

Entre 1814 et 1830, à l’époque où Charles-Germain Frémy fabriquait du papier de verre dans son atelier d’artisan rue Beautreillis, les opérations faites manuellement consistaient, sommairement, à étaler du verre pilé plus ou moins fin « au moyen d’un tamis sur une feuille de papier fort sur laquelle on [avait] étendu une couche de colle claire », en veillant à répandre du verre « jusqu’à ce que toute la surface en soit bien couverte »[1]. Dans les années 1840 et 1850, l’atelier d’artisan, repris par François Frémy, l’entreprenant fils de Charles Germain, se mua en fabrique. Si le lieu restait encore rattaché par bien des aspects au monde et aux pratiques de l’artisanat, les marques d’une transformation industrielle apparurent rapidement avec la rationalisation du travail et des étapes de fabrication, l’utilisation de machines, la recherche d’une uniformisation de la qualité et d’une augmentation de la production.

Témoignages d’une révolution industrielle en plein démarrage, nous disposons avec les écrits laissés par François Frémy, et aussi les rapports de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale [2], de descriptions de méthodes de fabrication et d’un mode de production en pleine évolution. Surtout, ce qui est notable chez François Frémy, ce chef d’entreprise qui se qualifie d’abord de « chef d’atelier »[3], c’est comme nous allons le voir, sa préoccupation d’une organisation efficace et harmonieuse de la production et du travail où, dans son esprit, les intérêts du patron pourraient rencontrer ceux de ses salariés.

De l’atelier à la fabrique.

Dans les années 1820 et 1830, de nombreux artisans des métiers du bois et du meuble occupaient l’ancien hôtel du 23 rue Beautreillis et son voisin du 21[4]. Ebénistes, doreurs, marbriers, mais aussi un fabricant de parquet, Lavigne[5], un loueur de carrosses, Mathey, et un marchand de bois des îles nommé Defert, qui après avoir fait faillite dans son négoce en 1839, se reconvertit en marchand de meubles[6]. Et bien sûr, les Frémy, fabricants de « papiers de verre, émerisés et à polir »[7]. Tous ces artisans se partageaient les rez-de-chaussée des nombreux corps de bâtiment composant l’hôtel, les étages étant occupés par des locataires[8].

Puis, assez rapidement, au début de la décennie 1840, les artisans du bois cessèrent leurs activités ou transférèrent leurs ateliers ailleurs, laissant Frémy occuper seul, petit à petit, la totalité des locaux[9]. Le fabricant de papier de verre était probablement devenu locataire principal avec bail sur l’ensemble de l’hôtel, alors propriété de Marius-Eustache-julien Pille, marchand de bois. Les autres artisans, devenus ses sous-locataires, quittèrent les lieux à expiration de leurs baux[10]. A partir de l’année 1843, il devint le seul occupant à être référencé par les annuaires et almanachs au 23 rue Beautreillis[11].

Le développement que Frémy voulait donner à sa fabrique de papier à polir nécessitait en effet de la place pour que chaque étape de sa fabrication put se faire dans les meilleures conditions et ainsi permettre l’accroissement de la production. Mais pour parvenir à cela, l’entrepreneur prit la peine de réfléchir et de mettre sur le papier l’ensemble des processus de fabrication et l’organisation de la production et du travail.  Il écrivit et transmis en 1843 un mémoire à l’attention de la Société d’Encouragement pour l’industrie nationale pour présenter à ses membres « l’industrie qu’il exer[çait] de manière à [leur] faire connaître un art qui n’est point décrit dans les ouvrages de technologie les plus récemment publiés »[12] . Il y décomposait chaque étape de fabrication :

Pour apprécier l’exactitude du mémoire de l’entrepreneur, M. Chevallier, « au nom du comité des arts chimiques » de la Société d’encouragement fut chargé d’ « aller visiter la fabrique de papier verré de M. Frémy, rue Beautreillis »[13]. Le rapport qui rend compte de cette inspection renseignait sur les techniques de fabrication des papiers de verre et émerisés et aussi sur le savoir-faire de François Frémy qui misait avant tout sur la qualité de ses produits, manière sans doute de se démarquer de la concurrence[14] . Le papier utilisé, du fort « papier à registre […] souple et flexible pour qu’il puisse se plier dans tous les sens sans se déchirer », devait être exempt de partie imprimée à l’encre grasse sur laquelle la colle adhérait mal, ni avoir été exposé à l’humidité. Frémy fabriquait lui-même sa colle dans ses ateliers « avec les débris des peaux de lapins et de lièvres », tant la qualité de celle-ci est « une nécessité de la profession ». La même attention était portée au verre pilé et au sable, et notamment à la finesse apportée aux mélanges des deux poudres utilisées pour les papiers destinés à l’ébénisterie pour en adoucir le frottement et empêcher le verre de rayer le bois. Le verre utilisé pour être pilé en poudre était également trié, celui « provenant de bouteilles qui [avaient] contenu de l’huile, des essences » ou aux goulots enduits de goudron ou de cire étant immanquablement rejeté.

Toutes les opérations nécessaires pour la préparation des matériaux demandaient des espaces pour stocker papier en gros, verre à piler ou pilé, sable et émeri avant et après tamisage. « Dans d’autres ateliers », indique le rapporteur, on procédait à la fabrication des feuilles :

Le séchage des feuilles de papier de verre une fois celles-ci mises en forme nécessitait également de vastes locaux adaptés pourvus de croisées pour l’aération. Frémy les fit équiper de « calorifères munis de ventilateurs » pour les mois d’hiver. C’est donc rapidement l’ensemble des locaux, boutiques, remises, voire certains des logements de l’ancien hôtel qui furent occupés par les ateliers composant la chaine de fabrication des papiers de verre.

Ouvrières et apprenties.

En cette année 1843, le personnel de la fabrique de François Frémy était presque exclusivement féminin. Dix-sept ouvrières se chargeaient de la confection des feuilles de papier de verre, de papier émerisé ou des toiles recouvertes de verre ou d’émeri. On ne comptait que deux hommes, occupés « l’un pour faire la colle destinée à l’établissement (225 kilogr. par jour), l’autre à diverses occupations ».

Mais si la description minutieuse du processus de fabrication établie par François Frémy montrait bien qu’il avait compris et su en diviser les étapes, le mode de production mis en œuvre dans sa fabrique restait attaché aux pratiques du monde de l’artisanat. « Chaque ouvrière confectionn[ait] le papier qui lui était commandé », intervenant tout au long de sa fabrication, et elle ne le portait « au magasin que lorsque tout [était] terminé ».

Frémy avait pourtant bien envisagé une évolution du mode de production, à l’image de celui qui accompagnait la révolution industrielle naissante :

Pour Frémy, la division du travail engendrait donc une déresponsabilisation préjudiciable à la productivité et à la qualité. Dans un processus de fabrication pratiquement non mécanisé où, en dépit de la qualité des matériaux utilisés, la valeur de l’objet produit s’établissait essentiellement dans la part apportée par le savoir-faire des travailleuses, c’est par d’autres biais bien particuliers que le « chef d’atelier » entendait s’assurer de la motivation de ses ouvrières.

La confection de feuilles de papier de verre étant un travail spécialisé pour lequel on trouvait peu d’ouvriers expérimentés, une phase d’apprentissage s’imposait « pour pouvoir travailler indistinctement dans les ateliers », sur l’ensemble des opérations de fabrication. L’apprentie recrutée par Frémy, à qui il avait préalablement fait connaître les « avantages et les inconvénients de la profession », était, au bout de huit jours d’essai, « tenue de contracter un engagement de six mois, après lesquels elle [était] libre de rester ou de quitter l’établissement ».

L’apprentie était payée au même tarif, et selon le nombre de feuilles confectionnées, qu’une ouvrière expérimentée. Mais Frémy lui décomptait du prix total de son travail le coût des feuilles et matériaux gâchés, « rebut » inévitable au début du fait de son manque d’expérience. Son gain journalier était donc diminué d’autant, au point qu’elle pouvait être « en retour dans les premiers jours ». Son intérêt était donc d’améliorer rapidement son savoir-faire pour élever son salaire.

L’apprentissage nécessitait un formateur, rôle dévolu à une ouvrière ayant de l’ancienneté. Mais pour que le « temps [comprenons le salaire] ne soit pas perdu, M. Frémy pay[ait] à cette maîtresse ouvrière une somme égale au gain qui [avait] été fait par son élève ; la maîtresse [était] donc intéressée à bien démontrer à l’élève ». Ce surcoût pour Frémy, qui avec ce système et durant le temps d’apprentissage payait deux fois les feuilles produites, était compensé par l’engagement de six mois contracté par les nouvelles ouvrières qui, avec un salaire indexé sur la qualité de leur ouvrage, devaient rapidement parvenir à réduire leur « rebut ».

A ce contrôle économique, François Frémy ajoutait un contrôle social, voire moral sur son personnel féminin. Ses ouvrières étaient « en grande partie des jeunes filles qui arrivai[ent] de la province, et qui n’avai[ent] d’autres moyens d’existence que leur travail ». Sur les dix-sept, douze étaient « nourries et logées chez M. Frémy », les cinq autres étant « des ouvrières externes ». Les internes, logées dans les étages hauts de l’ancien hôtel, sur le lieu même de leur travail, n’échappaient jamais à la surveillance de leur patron.

Le gain des ouvrières externes, pour vingt-cinq journées de travail mensuel, était à « terme moyen de 49 fr. 05 par mois, ce qui port[ait] la journée à 1 fr. 96 », somme « nette et déduction faite du papier de rebut et des malfaçons » qui étaient à leur compte. Les ouvrières nourries et logées par Frémy, payées elles aussi selon le nombre de feuilles produites gagnaient en moyenne 26 fr.70 pour vingt-cinq jours de travail, soit 1 fr.07 par jour, déduction faite des rebuts et malfaçons, mais aussi du coût de nourriture et de logement.

Les salaires versés par Frémy à ses ouvrières externes étaient dans la partie haute de la moyenne générale constatée au milieu du XIXe siècle à Paris pour les salaires ouvriers féminins[15]. Les dépenses de logement et de nourriture pesant le plus dans le budget ouvrier, le salaire des ouvrières logées dans l’ancien hôtel et nourries par leur patron se situaient globalement au même niveau que celui de celles habitant à l’extérieur.

En 1832, quand Charles-Germain Frémy passa la main à son fils, il se fabriquait dans son atelier « 300 feuilles de papier à polir par jour ». François porta en moins de dix ans ce nombre à près de 10 000[16]. De la fabrique de la rue Beautreillis sortirent en 1842 plus de 2,5 millions de feuilles de papier de verre ou d’émeri, mais aussi deux mille mètres de toile verrée ou émerisée. Chaque feuille ou mètre de toile était « revêtu de lettres indiquant l’ouvrière qui a[vait] préparé ce papier, sa nature, son degré de finesse », et avec ces informations « nul ne [pouvait] se tromper sur le papier ou sur la toile dont il avait fait l’acquisition »[17].

Dans cette annonce de 1844[18], la confusion ou la complémentarité entre les deux anciens hôtels jumeaux des n° 13 et 15, devenus n° 21 et 23 en 1838, perdure encore.

Mais porté par son ambition, François Frémy, tout satisfait qu’il pouvait être par ce qu’il avait accompli en dix ans, entendait bien développer encore ses affaires. D’autant que dans les bouleversements économiques qui marquaient ce milieu de siècle, où seuls les plus entreprenants émergeaient de rapports économiques de plus en plus concurrentiels, le fabricant de papier de verre de la rue Beautreillis avait bien compris que c’était dans l’innovation que se ferait la différence.

(A suivre)





___________________________

[1] A. Person de Teyssèdre, Nouveau manuel du menuisier en bâtimens…, Paris, Huzard, 1836, p. 244.

[2] Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1843, 42e année, n° 463-474, p. 437-443 (CNAM-CNUM Bibliothèque numérique du CNAM http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?BSPI.42/460/100/648/6/596 ).

[3] François Frémy, Observations…, op. cit. p, 3.

[4] Voir article Le 23 rue Beautreillis, immeuble industriel (1), et notes et références. Les hôtels des numéros 23 et 21 de la rue Beautreillis ont porté les numéros 15 et 13 jusqu’en 1838, date de la réunion des rue Beautreillis et Gérard Beauquet.

[5] Il était sans doute apparenté à l’épouse de François Frémy, Louise-Annette Lavigne.

[6] Le Droit, 3 octobre 1839. Les créanciers des « sieur Defert et femme » étaient « invités à produire leurs titres de créance avec un bordereau sur papier timbré, indicatif des sommes à réclamer dans un délai de 20 jours… » (Le Constitutionnel, 18 octobre 1839). Malgré cela, M. V. Defert put se relancer dans de nouvelles affaires, toujours au 23 rue Beautreillis.

[7] Almanach des commerçans de Paris, Paris, A. Cambon, 1833-1836, puis Almanach général des commerçans de Paris et des départemens, contenant plus de 100,000 adresses vérifiées à domicile, rédigé par A. Cambon, Paris, Bureau de l’Almanach des commerçans, 1837-1842.

[8] Sur la description de l’hôtel, voir article précédent.

[9] Ce que peut nous laisser supposer la disparition de leurs noms à cette adresse dans les almanachs et annuaires.

[10] Archives de Paris, DQ18 267, Sommier foncier 23 rue Beautreillis.

[11] Almanach-Bottin du commerce de Paris, des départemens de la France et des principales villes du monde…, Paris, Bureau de l’Almanach du Commerce, années 1839-1856 ; Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris…, Paris, Société des annuaires, 1838-1856.

[12] Bulletin de le Société d’Encouragement pour l’industrie nationale, 1843…, op. cit., p. 438.

[13] Bulletin de le Société d’Encouragement pour l’industrie nationale, 1843…, op. cit., p. 438.

[14] On compte une quinzaine de fabricants de papier de verre à Paris en 1842 (Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris…, op. cit, année 1843).

[15] Le salaire moyen des ouvrières parisiennes, calculés pour 1853, était de  2,12 fr. par jour. Sachant que des disparités importantes existaient selon les professions (de 1,50 fr. pour une lingère, à 2 fr. pour une brodeuse et 2 fr. 50 pour une blanchisseuse), les salaires versés par Frémy à ses ouvrières externes se situaient dans la moyenne haute des salaires féminins parisiens. Ceux-ci étaient néanmoins bien inférieurs aux salaires ouvriers masculins (3,82 fr. en moyenne). Journal de la statistique de Paris, tome 16, 1875, p. 36-43.

[16] Chiffres cités dans l’article sur l’entreprise Dumas-Frémy dans Exposition universelle de Paris 1878. Catalogue descriptif de l’exposition : section française. Paris, 1878, p. 19-20.

[17]Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1843…, op. cit., p. 440.

[18] Catalogue explicatif et raisonné des produits admis à l’exposition quinquennale de 1844 : précédé de la liste générale des objets exposésavec des notes explicatives et descriptives sur les produits les plus remarquables(2e édition), Paris, Aubert et Cie, 1844, page 88.


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