Histoires de quartier… La rue Neuve-Saint-Pierre et l’ancien passage Saint-Pierre. 9 – Le passage Saint-Pierre, côté impair (4)

Les 9, 11 et 13 passage Saint-Pierre

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A l’emplacement où aujourd’hui se dresse l’immeuble abritant, côté rue Neuve-Saint-Pierre, le Monoprix Saint-Paul, s’élevaient, ici à droite, jusqu’à leur démolition en 1915, les trois maisons numérotées 9, 11 et 13 passage Saint-Pierre. Au fond, on aperçoit le passage voûté qui donnait alors, au travers d’un immeuble aujourd’hui disparu, sur la rue Saint-Paul, et à gauche, le mur des bâtiments de l’ancienne école de garçons, reconstruite entre 1913 et 1924. (phot. Atget, vers 1900, Gallica BnF)

Les trois maisons contigües portant les numéros 9, 11 et 13 bordaient la partie du passage Saint-Pierre qui rejoignait la rue Saint-Paul. Après la nationalisation, en 1792, des biens de la Fabrique Saint-Paul dont elles faisaient partie, elles furent louées, ainsi que tout le passage, au citoyen Carlet, « par bail du 21 ventôse an II (11 mars 1794), pour 9 années à compter du 12 germinal audit an II (1er avril 1794) ». Trois ans plus tard, le 27 messidor an V (15 juillet 1797), les trois maisons furent mises en vente et acquises « moyennant 51 700 francs, [par le] citoyen Rotrou, demeurant rue du Petit-Musc, n° 12 »[1].

Avant 1809, Jean Rotrou vendit les maisons à Pierre Mondon. Celui-ci les céda en mars 1818 à un chirurgien, Etienne Favrot, qui établit son domicile au n° 9. Favrot mourut en 1820, son épouse en 1825, et les propriétés revinrent à leur fils Pierre-Etienne, médecin habitant rue Saint-Germain-l’Auxérois, mort en 1858, puis à son petit-fils, Pierre-Alexis, lui aussi médecin, décédé en 1869. Ses héritiers, Etiennette, célibataire, et Georges, employé au Comptoir d’escompte et habitant rue Legendre, se séparèrent rapidement de leurs maisons du passage Saint-Pierre et celles-ci furent vendues par adjudication en mars 1870[2].

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Journal officiel de l’Empire français, 18 février 1870

Le lot fut divisé. Pierre-Eléonor Dracqueville, un rentier vivant à Vernon, dans l’Eure, acheta le n° 9 qui, en 1900, revint par succession à sa fille Julie, veuve Goulet. La Ville de Paris racheta la maison en avril 1913 pour la somme de 60 000 francs avec le projet de la démolir avec d’autres bâtiments du passage. Les maisons du n°11 et n° 13, quant à elles, furent acquises en 1870 par Joseph-Ferdinand Duclos, qui habitait 50 rue de Sévigné et qui s’installa passage Saint-Pierre, au n° 11. Duclos mourut peu après 1890, et son fils hérita des maisons. En 1909, elles furent vendues par adjudication à André-Eugène Bernard, habitant 10 rue Saint-Antoine, pour 53 059 francs avant de revenir à la Ville, peut-être dans le cadre d’une procédure d’expropriation en vue de leur démolition[3].

Le 9 passage Saint-Pierre

D’une superficie au sol de 91,50 m², la maison[4] était ouverte uniquement sur le passage et ne possédait pas de cour. Elle était de faible profondeur (environ 5 à 6 mètres) et s’appuyait à l’arrière sur le grand hangar des entreprises de transport et de messageries qui, tout au long du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, occupèrent l’espace où s’élevait jadis l’ancienne prison Saint-Eloi, démolie au début de la Révolution.

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Plan parcellaire 1830-1850 (Archives de Paris)

La propriété, bâtie sur caves, en partie reconstruite dans le dernier quart du XIXe siècle, comptait un rez-de-chaussée et trois étages carrés. A droite de la porte d’entrée, le concierge disposait d’une loge composée d’une pièce sans feu et d’une cuisine en deuxième jour. Sur sa droite, ayant sa propre entrée sur le passage, suivait un logis de deux pièces, dont une avec cheminée, et une cuisine. Un autre logement, à gauche de la porte d’entrée, comprenait deux pièces , un cabinet et une cuisine en deuxième jour. Ces locaux de rez-de-chaussée furent d’abord occupés par des artisans. De 1851 à 1872, l’entreprise Briotet et Cie, des ferblantiers-lampistes, exerça son activité dans l’un des deux. L’autre hébergea brièvement, en 1854, deux fabricants de crémones, Fretet et Fraguet, qui s’installèrent l’année suivante à Belleville, rue de l’Orme, puis de 1863 à 1870 un menuisier, Paul Lerat, précédemment locataire d’une boutique au n° 11 [5].

Ces espaces du rez-de-chaussée semblent plutôt avoir servi le plus souvent de logements à partir des années 1870/1880. Dans celui de gauche attenant à la loge du concierge, vécut Lacrosse, un employé. Lui succéda en 1885, un marchand des quatre saisons nommé Julien, remplacé dès l’année suivante par un tourneur, Hiel, puis en 1887 par un ébéniste, Pfeiffer, dont l’activité signalée dans le Didot-Bottin en 1888 et 1889, laisse penser qu’il exerçait son métier dans ce lieu. Des blanchisseurs, peut-être employés dans le lavoir Saint-Paul voisin, y logèrent par la suite dans les années 1890. En 1901, Galanowitz, un épicier-regrattier y tint boutique pendant deux ans.

Dans l’autre logis du rez-de-chaussée, une veuve, Mme Vasseau, faisant profession de « marchande de vieux parapluies » était signalée dans les années 1890 comme « indigente », et bien que ne pouvant sans doute pas régler son loyer, elle resta dans les lieux jusqu’en 1902. Un revendeur de bonbons et confiseries, puis d’autres locataires lui succédèrent.

Les trois étages de la maison comptaient chacun deux logements placés de part et d’autre de l’escalier, tous composés de deux pièces et d’un cabinet, et pour certains d’une cuisine. Plus vastes que ceux que nous avons déjà décrits dans les autres maisons du passage, leur loyer, qui se montait à 400 francs dans la dernière partie du XIXe siècle, était aussi plus élevé. En 1880, deux « cabinets » furent aménagés dans les combles, et loués chacun 70, puis 80 francs par an.

Le 11 / 13 passage Saint-Pierre 

Bien qu’indépendantes à l’origine, les deux maisons des n°11 et 13 passage Saint-Pierre ont eu un destin commun, sans doute parce qu’elles eurent un propriétaire unique, passant ensemble en 1870 des mains de la famille Favrot dans celles de Joseph-Ferdinand Duclos, puis enfin dans celles d’André-Eugène Bernard en 1909.

Aussi faibles en profondeur que leur voisine du n° 9 dont elles suivaient l’alignement, également dépourvues de cour intérieure, ces deux maisons bâties sur caves ne s’élevaient à l’origine que sur deux étages. Le n° 11 avait une superficie de 92,60 m² et le n° 13, plus petit, de 51,40 m².

Avant 1880, les rez-de-chaussée des deux maisons étaient occupés par un certain nombre d’ateliers et de boutiques. Tout à droite, touchant le n° 9, on trouvait au n° 11 un premier ensemble composé de deux pièces et, en deuxième jour, d’un cabinet et d’une cuisine. Au début des années 1850, deux mécaniciens, Gallier et Guillemot devaient l’occuper et c’est sans doute là qu’ils inventèrent « un mécanisme pour serrer les freins des trains sur les convois de chemins de fer » pour lequel ils déposèrent un brevet[6] . Puis l’endroit fut loué de 1858 à 1862 par un menuisier, Paul Lerat, et par un ébéniste, Auvray, jusqu’en 1864. Des marchands de vins leur succédèrent, Dron, jusqu’en 1867, puis Fittère jusqu’en 1872[7]. Un cordonnier, Toussaint, prit la suite.

Poursuivant sur la gauche, on trouvait la porte d’entrée du n° 11, puis les trois ateliers composant le rez-de-chaussée du n° 13. De leur usage respectif, on ne sait pas grand-chose avant le milieu du siècle. Sinon qu’à la fin des années 1820, était installé dans l’un d’eux un fabricant de chaufferettes du nom de Bonnet qui proposait l’ « envois en province » de ses petits appareils de chauffage portatifs[8]. Plus tard, de 1869 à 1878, un premier atelier, limité à une simple pièce, abrita un serrurier à façon nommé Camus, également fabricant de métiers à bras, puis Bloch, un marchand de meubles. Encore à gauche suivait un deuxième atelier, augmenté d’une pièce à feu et d’une cuisine en deuxième jour, puis, après la porte d’entrée de la maison, un dernier atelier d’une seule pièce disposant de sa propre entrée sur le passage. Sans qu’il soit possible d’être très exact dans l’affectation de ces deux locaux, on sait que dans l’un travailla de la fin des années 1840 à 1866 un boisselier nommé Boisson qui fabriquait notamment des ustensiles pour les marchands de charbon. En 1867, il déménagea ses activités un peu plus loin dans le passage, au n° 5. Autres occupants de ces deux ateliers avant 1880, on trouve un serrurier, Brosseron, de 1868 à 1873, un ouvrier ébéniste, Vald, vers 1878, et un fabricant de balances, Ruelt, vers 1879. En 1876, Goulet, un autre serrurier s’installa dans l’atelier qui bordait le côté gauche de la maison.

 

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Les n° 11 et 13, hauts de deux étages, avant leur rehaussement entrepris en 1880 (Le passage Saint-Pierre en 1867, grav. d’Alfred Delauney, Musée Carnavalet, reproduite dans  Louis Girard,  Nouvelle histoire de Paris, T. 9, Paris, Hachette, 1981, p. 143).

Entre 1880 et 1882, Joseph-Ferdinand Duclos entreprit d’importants travaux de reconstruction dans ses deux propriétés des n° 11 et 13, en faisant ajouter deux étages supplémentaires. La croissance de la population parisienne, qui s’est accentuée depuis le début du XIXe siècle, s’est traduite par une « forte demande d’habitations » et cette densification a été en partie comblée par la « surélévation des bâtiments existants, [la] construction au centre des îlots et [la] reconstruction en bordure des rues déjà ouvertes »[9]. Duclos, sans doute attentif « à l’excellente rentabilité de l’investissement dans la pierre (6 à 7 % en 1860, 5 % encore en 1880 alors que la rente d’Etat ne rapport[ait] que 3,8 %) »[10], put, en ajoutant des étages à ses immeubles, accroître ses revenus par l’augmentation du nombre de logements et de locataires.

Les travaux de surélévation entraînèrent également quelques modifications dans l’agencement des premiers niveaux. Au rez-de-chaussée, l’atelier d’une pièce mitoyen entre les deux maisons fut détaché du n° 13 pour être joint au n° 11 et transformer le réduit qui, près de la porte d’entrée servait de loge au concierge, en un logis d’une pièce sans feu, avec cuisine en deuxième jour. Toussaint, le cordonnier, resta dans l’atelier du n° 11 jusqu’en 1899. L’année suivante et jusqu’en 1905, l’endroit abrita un dispensaire dirigé par Mme Bouet, docteur-médecin[11].

Au n° 13, le serrurier Goulet, à l’étroit dans son atelier, prit en 1881 en location supplémentaire le local voisin placé de l’autre côté de la porte d’entrée de la maison, qui était plus vaste, ainsi qu’un logement au 1er étage, le tout pour un loyer annuel de 1000 francs. Il resta dans les lieux jusqu’en 1894. Les années suivantes, l’atelier de droite fut occupé par un ouvrier tapissier, Meyer, puis par un nommé Escalle et enfin par un autre cordonnier, Danteuille. Celui de gauche, d’une seule pièce, fut loué successivement à de nombreux commerçants : Collignon, un laitier, puis de 1897 à 1902, Daillet, un crémier et laitier qui se fit marchand de vins avant de fermer et de laisser la place à un revendeur de bonbons et de confiserie, Dejoux, et en 1897, à un marchand de bimbeloterie, Grattardon.

Au n° 13 toujours, les logements des premier et deuxième étages, qui se composaient avant les travaux d’un logement unique de deux pièces à feu et d’un cabinet en 2e jour, furent divisés en deux logements indépendants d’une pièce. Les troisième et quatrième étages nouvellement ajoutés furent organisés à l’identique. L’accroissement de la demande de logements, lié à la paupérisation de la population du quartier, favorisait la division des appartements.

Au n° 11, une nouvelle pièce sans feu fut ajoutée aux deux premiers étages. Situées entre les deux anciens logements, elles étaient louées la plupart du temps aux locataires du petit cabinet de l’étage, qu’on équipa d’une cheminée ; mais ils devaient, pour accéder à leur deuxième pièce, passer par le palier. Le grand logement de l’étage fut pourvu d’un cabinet d’aisances. Les 3e et 4e étages furent construits selon le même plan que les premiers étages réaménagés.

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Autre vue des maisons n° 13, 11 et 9, prise depuis le débouché de la rue Saint-Paul en 1910. Au fond, le n° 5/7 construit sur l’ancien passage voûté menant, à sa gauche, vers la partie du passage Saint-Pierre donnant sur la rue Saint-Antoine (Phot. BHVP)

Des femmes et des hommes qui habitèrent dans ces deux maisons au cours du dernier quart du XIXe siècle, on peut relever pour les années 1870, au n° 11, les noms de Pitois, un jardinier, et de Roquet, un employé, et au n° 13 de Léon Nowachileski ( ?), un marchand chiffonnier. Après les travaux de rehaussement des immeubles en 1880 et 1881, Duclos, le propriétaire, s’aménagea un logement constitué du deuxième étage du n° 13 réuni à une partie de celui du n° 11.

Dans cette dernière maison vivait au début des années 1880 dans un logement du troisième étage nouvellement construit et comprenant de part et d’autre du palier une salle à manger, une cuisine et une pièce à feu, Mme Develleme, couturière à façon . En 1884, un lieutenant de la Garde républicaine, Daris, lui succéda dans les lieux. Au quatrième étage, dans le grand logement de trois pièces avec cuisine, vécurent Bayard, un marbrier, de 1882 à 1884, puis Delcroix, un horloger.

La décennie suivante, Duclos, le propriétaire, délaissant son grand logement du deuxième étage, s’était replié au troisième, dans un deux pièces avec cuisine, au même étage que son fils, comptable de profession, qui habitait un logement de trois pièces doté d’une cuisine et d’« aisances ». Vécurent également au n° 11 dans ces années-là un tapissier, Larose, et des veuves, les dames Vers, Lévy et Ortolat.

Au début du XXe siècle, un fabricant de casquettes, David Orback, et un boucher à la cheville, Bechowski, étaient locataires au n° 13. Peut-être furent-ils de ceux qui durent quitter leur logement quand, après son acquisition par la Ville de Paris en 1913, l’ensemble constitué par les maisons des n° 9, 11 et 13 passage Saint-Pierre fut démoli en 1915 pour permettre la création de la nouvelle rue qu’on appellera Neuve-Saint-Pierre. La disparition de ces anciennes maisons, très remaniées dans leur partie supérieure, ne souleva aucune opposition, notamment de la Commission du Vieux Paris qui se contenta de relever que « les immeubles du passage portant les n° 9, 11 et 13 sont un ensemble de constructions sans caractère formant le côté gauche de cette voie et dont le n° 13, seul, a conservé un escalier à balustres en bois du XVIIe siècle »[12]. L’escalier disparut avec les décombres des maisons.

 

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[1] Sommier des biens nationaux de la ville de Paris, conservé aux Archives de la Seine…, publié par H. Moran et L. Lazare, Paris, Cerf, 1920, 2 vol., Tome 2, p. 530.

[2] Archives de Paris, DQ18 263, Sommier foncier 1809-1859 ; Journal officiel de l’Empire français, 18 février 1870.

[3] Archives de Paris, DQ18 263, op. cit., et D1P4 1055, Calepin des propriétés bâties 1876-1901.

[4] Sauf indications contraires, restitution établie à partir de Archives de Paris, D1P4 1055, op. cit.

[5] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses…, Paris, Firmin-frères, année 1856.  Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration, ou almanach des 500.000 adresses de Paris…, Firmin-Didot et Bottin réunis, années correspondantes.

[6] Catalogue des brevets d’invention du 1er janvier au 31 décembre 1854, Paris, Libr. de Mme Veuve Bouchard-Huzard, 1855, p. 35.

[7] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration…, op. cit., années correspondantes.

[8] Répertoire du commerce de Paris, ou Almanach des commerçans, banquiers, négocians, manufacturiers, fabricans et artistes de la capitale…, par M. A. Deflandre, Paris, Bureau du Répertoire du commerce, années 1829 et 1830.

[9] Michel Darin, Paris, la forme d’une ville, Paris, Parigramme, 2016, p. 51.

[10] Claude Mignot, Grammaire des immeubles parisiens, Paris, Parigramme, 2009, p. 121.

[11] Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration…, op. cit., années correspondantes.

[12] Ville de Paris, Commission du Vieux Paris, Procès-verbaux, années 1913, rapport de Lucien Lambeau, p. 207.

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